On l’entend souvent, dans les couloirs, sur les parvis, parfois même entre deux agapes : « Il y a trop d’obédiences ! », « La franc-maçonnerie est morcelée ! », « On ne s’y retrouve plus ! », « Chacun crée sa boutique ! »
La formule claque, elle rassure ceux qui aiment les grands ensembles bien rangés, les colonnes alignées et les tableaux propres. Mais pose-t-elle la bonne question ? Le vrai problème de la franc-maçonnerie française est-il le nombre de ses obédiences, ou bien la qualité de l’esprit maçonnique qui les anime ?

Car enfin, combien y a-t-il d’obédiences en France ? Certains en comptent une cinquantaine, en ne retenant que celles qui rassemblent au moins une centaine de membres. D’autres parlent d’un nombre bien supérieur, parfois proche de la centaine. À côté des grandes obédiences historiques, visibles, structurées, installées, existe une multitude de petites puissances maçonniques, parfois discrètes, parfois fragiles, parfois ardentes.
Faut-il s’en inquiéter ? Pas forcément.
Une petite obédience n’est pas nécessairement une anomalie. Elle peut être un refuge, un laboratoire, une fidélité, une tentative de retrouver une parole que l’on croyait perdue ailleurs. Elle peut aussi être, il faut bien le dire, le fruit d’un ego blessé, d’une querelle de personnes ou d’une ambition mal déguisée. Mais les grandes obédiences peuvent-elles prétendre être toujours exemptes de ces faiblesses ? Évidemment non.
Il existe parfois, chez certaines structures anciennes, une forme de condescendance polie envers les plus petites. On les regarde avec le sourire aimable de celui qui possède les murs, les archives, les effectifs et les ors du décor. Mais il ne faudrait pas oublier que la franc-maçonnerie spéculative elle-même n’est pas née dans des palais. Elle a grandi dans des arrière-salles, dans des lieux modestes, dans des espaces où quelques hommes cherchaient plus grand qu’eux avec les moyens du bord.
Avant d’être une institution, la franc-maçonnerie fut un élan.
La France, pays des mille nuances, pouvait-elle vraiment se contenter de trois ou quatre obédiences bien sages ? Le général de Gaulle s’amusait déjà de cette nation aux centaines de fromages. Aujourd’hui, on en compte bien davantage. Pourquoi la franc-maçonnerie française échapperait-elle à cette logique nationale de la nuance, de la discussion, de la division parfois, mais aussi de la créativité ?
Il y a en France une passion de la distinction. On ne veut pas seulement être d’accord : on veut l’être selon son rite, sa sensibilité, son histoire, son rapport au symbole, au sacré, à la République, à la mixité, à la spiritualité, à la laïcité. C’est parfois épuisant. C’est souvent vivant.
La pluralité n’est donc pas en soi une maladie. Elle devient problématique lorsqu’elle cesse d’être une richesse pour devenir une dispersion stérile. Elle devient inquiétante lorsque chaque divergence se transforme en rupture, lorsque chaque désaccord accouche d’une nouvelle bannière, lorsque chaque tablier froissé rêve de devenir Grand Maître.
Car là est peut-être le vrai sujet : non pas l’obésité des obédiences, mais l’embonpoint des egos.
On peut créer une obédience par fidélité à une idée. On peut aussi la créer parce qu’on n’a pas obtenu le poste espéré. On peut défendre une voie initiatique singulière. On peut aussi camoufler une blessure narcissique sous un discours de tradition retrouvée. La frontière est parfois mince, et le miroir du cabinet de réflexion ne ment pas toujours à celui qui accepte vraiment de s’y regarder.
La franc-maçonnerie prétend rassembler ce qui est épars. Mais rassembler ne veut pas dire uniformiser. L’idéal maçonnique n’est pas celui d’une armée en tablier, marchant au même pas sous une seule bannière. Il est celui d’une quête commune, portée par des voies différentes, des rites différents, des sensibilités différentes, à condition que demeure l’essentiel : le travail sur soi, la fraternité, la transmission, l’humilité et le désir sincère de contribuer au progrès de l’humanité.
Une petite obédience sincère vaut mieux qu’une grande structure vidée de son souffle. Une loge modeste où l’on travaille vraiment vaut mieux qu’un temple imposant où l’on collectionne les titres. Une fraternité vécue vaut mieux qu’une reconnaissance affichée comme un diplôme mondain.
Le problème n’est donc pas qu’il y ait trop d’obédiences. Le problème est qu’il n’y ait pas toujours assez de maçons.
Pas assez de maçons au sens initiatique du terme. Pas assez d’hommes et de femmes capables de préférer le silence intérieur au bruit des querelles. Pas assez de frères et de sœurs capables de se souvenir que le tablier n’est pas une décoration, mais un rappel au travail. Pas assez de cœurs assez vastes pour comprendre que la vérité maçonnique ne tient pas tout entière dans une seule maison.
La franc-maçonnerie française est diverse, parfois confuse, parfois agaçante, parfois brillante. Elle ressemble finalement assez bien à la France elle-même : indisciplinée, passionnée, bavarde, contradictoire, mais toujours traversée par une étrange soif de lumière.
Alors, faut-il moins d’obédiences ? Peut-être pas.
Faut-il plus de sincérité ? Assurément.
Faut-il moins de querelles de chapelles ? Oui.
Faut-il davantage de travail, d’humilité et de fraternité réelle ? Plus que jamais.
Laissons donc fleurir les obédiences lorsqu’elles naissent d’un élan sincère. Interrogeons-les lorsqu’elles ne sont que l’ombre portée d’une ambition personnelle. Et rappelons-nous cette évidence que l’on oublie trop souvent : ce n’est pas la taille de l’obédience qui fait la qualité du maçon.
Car au bout du compte, le tablier ne fait pas le Maçon.
C’est le travail qui le révèle.


