Il paraît qu’un magistrat peut lire Spinoza, appartenir à une association de pêche à la mouche, dîner avec des anciens camarades de promotion, avoir une opinion sur le café de la machine du tribunal, mais qu’en matière de franc-maçonnerie, il faut soudain sortir la loupe, le compas, le détecteur de réseaux et, si possible, un projecteur de gendarmerie.
L’actualité s’y prête : le Collège de déontologie des magistrats de l’ordre judiciaire a rendu un avis, le 9 juin 2026, estimant que l’appartenance à la franc-maçonnerie pouvait poser difficulté au regard de l’indépendance, de l’impartialité et de la neutralité des magistrats, notamment si un serment induisait une allégeance ou une solidarité prioritaire. L’affaire a été relevée par Actu-Juridique et commentée juridiquement par Maître Hassan Kohen.

Alors évidemment, dès qu’on prononce les mots “franc-maçonnerie” et “magistrature” dans la même phrase, certains entendent déjà les violons du complot. Dans leur imaginaire, le juge ne consulte plus le Code civil : il ouvre un grimoire. Il ne rend plus une ordonnance : il trace un pentagramme. Il ne demande plus “Maître, avez-vous des observations ?” mais “Très Vénérable, avez-vous couvert le temple ?”
Soyons sérieux deux minutes. Puis reprenons l’humour, car il aide à respirer.
La question déontologique n’est pas absurde. Un magistrat doit être indépendant, impartial, et donner l’apparence de l’être. C’est essentiel. La justice ne doit pas seulement être rendue : elle doit être vue comme rendue sans préférence, sans pression, sans petit arrangement entre amis. Là-dessus, personne ne devrait plaisanter.
Mais le problème commence lorsque la franc-maçonnerie devient, par réflexe culturel, le suspect idéal. Une sorte de couteau suisse du soupçon. Si deux personnes se connaissent : réseau. Si elles se saluent : influence. Si elles partagent une valeur : collusion. Si elles se taisent : preuve irréfutable qu’elles cachent quelque chose. C’est pratique, le soupçon maçonnique : il fonctionne même sans preuve. Surtout sans preuve.
On oublie alors une chose simple : la République elle-même repose sur des engagements, des serments, des fidélités hiérarchisées. Le magistrat prête serment. L’avocat aussi. Le médecin a sa déontologie. Le fonctionnaire a ses obligations. Le citoyen a ses convictions. La vraie question n’est donc pas : “Appartient-il à quelque chose ?” Mais : “Cette appartenance entre-t-elle concrètement en conflit avec sa mission ?”
Car sinon, il faudra bientôt remplir un formulaire avant toute audience :
- Avez-vous déjà appartenu à une association de parents d’élèves ?
- Avez-vous déjà voté dans une copropriété ?
- Avez-vous déjà promis à votre cousin de venir à son barbecue ?
- Avez-vous déjà appelé quelqu’un “mon frère” hors contexte familial ?
- Possédez-vous une équerre dans votre garage ?
Attention : le dernier point pourrait être aggravant.
La franc-maçonnerie, elle, a bon dos. Trop bon dos. Elle sert souvent de paravent commode à une angoisse plus profonde : celle d’une société qui ne croit plus aux institutions, mais croit de plus en plus aux arrière-salles. On ne supporte plus l’idée qu’un humain puisse avoir une vie intérieure, associative, spirituelle, philosophique, sans que cela devienne immédiatement une menace pour l’ordre public.
Et pourtant, l’enjeu est là : distinguer la vigilance légitime de la suspicion automatique. La première protège la justice. La seconde abîme la liberté.
Oui, un magistrat franc-maçon doit être irréprochable. Mais un magistrat non-maçon aussi. Oui, l’impartialité doit primer. Mais elle ne se mesure pas au nombre de tabliers dans une armoire. Elle se mesure aux actes, aux décisions, aux conflits d’intérêts déclarés, aux déports nécessaires, à la capacité de servir la loi avant toute préférence personnelle.
À force de vouloir traquer les influences invisibles, on finit parfois par oublier les influences visibles : carrières, réseaux universitaires, amitiés politiques, entre-soi social, pressions médiatiques, ambitions personnelles. Celles-là portent rarement un sautoir, mais elles peuvent peser lourd.
Alors, que faire ? Rien d’extravagant. Appliquer la règle commune : transparence quand il y a conflit d’intérêts, déport quand l’impartialité peut être mise en cause, vigilance quand la fonction l’exige. Mais sans transformer chaque franc-maçon en suspect de naissance.
La justice n’a pas besoin d’une chasse aux tabliers. Elle a besoin de magistrats droits. Et la franc-maçonnerie, si elle est fidèle à elle-même, n’a pas vocation à fabriquer des passe-droits, mais des consciences.
Ce qui, reconnaissons-le, est beaucoup moins spectaculaire qu’un complot mondial. Mais infiniment plus utile.
Billet d’humeur et d’humour maçonnique de GADLU.INFO


