Quand une vente consacrée à l’univers maçonnique fait surgir un exceptionnel témoignage de l’art des bâtisseurs…
Une vente aux enchères organisée cet été à Orléans autour, notamment, d’une importante collection d’objets liés à la franc-maçonnerie a réservé une surprise spectaculaire.
Au milieu des tabliers, bijoux, médailles, décors et documents maçonniques proposés par la Galerie des ventes d’Orléans – Valoir Pousse-Cornet, un mystérieux parchemin ancien a déclenché une véritable bataille internationale entre collectionneurs.
Estimé à seulement 500 à 600 euros, il a finalement été adjugé 219 240 euros, frais compris.
Un résultat près de 400 fois supérieur à son estimation basse.
Un dessin d’architecture vieux de cinq siècles
Le document mesure seulement 49 × 39 centimètres.
Sur le parchemin apparaît le dessin d’une baie d’édifice religieux de style gothique flamboyant, représentée depuis l’extérieur et encadrée de deux gargouilles.
Dans sa partie inférieure figure également le plan d’une voûte nervurée.
Deux inscriptions portent la date de 1513, même si le texte semble avoir été ajouté par une autre main. Le parchemin aurait également été réutilisé ultérieurement comme élément de reliure, ce qui expliquerait les perforations encore visibles sur le document.
Et c’est précisément là que commence le mystère.
Qui était le bâtisseur ?
Impossible, pour l’heure, de connaître avec certitude l’auteur de ce dessin.
Selon le commissaire-priseur Guillaume Cornet, l’hypothèse d’un moine architecte a notamment été évoquée.
L’édifice représenté n’a pas davantage été identifié. Plusieurs pistes auraient été avancées au cours des échanges précédant la vente : la cathédrale d’Évreux, la Sainte-Chapelle de Vincennes, voire un monument situé plus au nord de l’Europe.
Aucune attribution définitive n’est toutefois établie.
Cette incertitude n’a manifestement pas refroidi les amateurs.
Des enchérisseurs français, suisses et allemands se sont affrontés avant que le document ne soit finalement remporté par un collectionneur d’Europe de l’Est.
Pourquoi un tel prix ?
Les dessins architecturaux gothiques de cette époque parvenus jusqu’à nous sont particulièrement rares.
Ils constituent des témoignages directs du travail des architectes et des maîtres bâtisseurs : tracé des élévations, géométrie des voûtes, préparation des pierres et transmission des solutions techniques nécessaires à la construction.
Le Metropolitan Museum of Art rappelle notamment que les dessins architecturaux de la fin du Moyen Âge servaient aussi bien à présenter un projet qu’à conserver les indications nécessaires à son exécution par les ateliers de bâtisseurs.
Le Met conserve d’ailleurs plusieurs exemples exceptionnels de ce type de dessins gothiques, dont certains réalisés sur parchemin.
Autrement dit, derrière ce morceau de peau vieux de cinq siècles se trouve peut-être une véritable mémoire du chantier.
Mais ce parchemin est-il vraiment maçonnique ?
C’est ici qu’une précision s’impose.
Le document a attiré l’attention à l’occasion d’une vente comprenant une très importante section consacrée à la franc-maçonnerie, avec plusieurs centaines de lots : tabliers, sautoirs, bijoux, médailles, livres et objets rituels.
Mais le parchemin lui-même est catalogué comme un plan architectural d’un édifice religieux gothique et non comme un document franc-maçon.
Et sa date, 1513, précède largement l’organisation de la franc-maçonnerie spéculative telle que nous la connaissons.
Il serait donc hasardeux d’y voir une quelconque « preuve » d’une franc-maçonnerie du XVIᵉ siècle.
En revanche, pour un franc-maçon contemporain, difficile de rester insensible devant un tel document.
De la maçonnerie opérative à l’imaginaire maçonnique
Une voûte, une baie gothique, le trait de l’architecte, la géométrie, la pierre et les bâtisseurs…
Tout un vocabulaire qui résonne naturellement avec l’imaginaire de la franc-maçonnerie.
La franc-maçonnerie spéculative a précisément emprunté une grande partie de son langage symbolique aux métiers de la construction : l’équerre, le compas, la règle, le niveau, le maillet, la pierre brute et la pierre taillée.
Ce parchemin n’est donc peut-être pas maçonnique.
Mais il nous place face au monde réel des bâtisseurs dont l’Art et les outils allaient, plusieurs siècles plus tard, nourrir une partie essentielle du langage symbolique des Loges.
Et c’est probablement ce qui rend cette découverte particulièrement fascinante pour les francs-maçons.
Un possible Trésor national ?
L’histoire pourrait d’ailleurs ne pas s’arrêter au coup de marteau du commissaire-priseur.
En raison de la rareté du document, son départ de France serait soumis à l’obtention d’un certificat permettant sa sortie du territoire. Guillaume Cornet indiquait après la vente qu’il n’était pas exclu que l’œuvre puisse faire l’objet d’une procédure de classement comme Trésor national.
Une éventualité qui témoigne de l’importance historique que pourrait finalement revêtir ce petit parchemin, longtemps conservé sans que son propriétaire n’imagine sa véritable valeur.
De 500 euros à 219 240 euros…
Cette vente rappelle surtout que les traces laissées par les bâtisseurs peuvent parfois dormir pendant des siècles avant de retrouver la lumière.
Et pour les francs-maçons, il y a quelque chose de singulièrement évocateur dans cette feuille de parchemin : un trait tracé il y a plus de cinq cents ans par une main inconnue, un édifice dont le nom s’est perdu, une géométrie destinée à devenir pierre… et un mystère qui reste encore à construire.
Sources : Magazine Interencheres, catalogue officiel de la Galerie des ventes d’Orléans et Gazette Drouot.
Voir l’article du Magazine Interencheres
Voir la fiche originale du parchemin sur Interencheres



