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QUAND L’AMBITION ENTRE DANS LE TEMPLE ET QUE LE MAILLET OUBLIE LE SERVICE

Planches, Réflexions | 16 juin 2026 | 0 | by A.S.

Il est des moments où la franc-maçonnerie se regarde dans le miroir et n’aime pas toujours ce qu’elle y découvre. Les périodes électorales en font partie. Elles devraient être des temps de discernement, de responsabilité et de transmission. Elles deviennent parfois des terrains d’affrontement, de stratégies, d’ambitions mal dissimulées et de fraternités mises à l’épreuve.

La franc-maçonnerie, dès son développement moderne, n’a jamais eu pour vocation de fabriquer des courtisans, des chefs de clan ou des gestionnaires d’influence. Elle voulait former des hommes libres, éclairés, capables de penser par eux-mêmes, de servir le bien commun et de résister aux pouvoirs profanes lorsqu’ils écrasent la conscience. Pourtant, dans certaines Loges comme dans certaines obédiences, la tentation du pouvoir revient, tenace, presque profane, parfois sous les habits très respectables du dévouement.

Être Vénérable Maître, Grand Maître ou responsable maçonnique ne devrait jamais être une conquête personnelle. C’est une charge. Une charge lourde, exigeante, souvent ingrate. Ce n’est pas un trône, c’est un maillet. Ce n’est pas un titre, c’est une responsabilité. Ce n’est pas une récompense, c’est une mise à disposition de soi-même au service des Frères, de la Loge et de l’Ordre.

La question est donc simple : pourquoi certains se battent-ils autant pour servir ? Pourquoi tant d’énergie dépensée pour atteindre une fonction censée demander sacrifice, patience, impartialité et renoncement ? Pourquoi tant de tensions, de listes, de calculs, de promesses et parfois de blessures pour une mission qui, dans son essence, devrait d’abord être une offrande fraternelle ?

Le pouvoir maçonnique n’a de sens que s’il s’efface derrière le service. Dès qu’il devient désir de reconnaissance, revanche personnelle, besoin de contrôle ou volonté de suprématie, il cesse d’être maçonnique pour redevenir profane. On peut alors porter un sautoir, présider une tenue, signer des circulaires, invoquer la tradition, parler de justice et de fraternité : si l’intention profonde est l’ego, la Lumière se retire.

Un Vénérable Maître digne de ce nom ne gouverne pas une Loge comme un propriétaire. Il l’accompagne. Il ne contraint pas les consciences, il les élève. Il ne divise pas pour régner, il rassemble pour construire. Il ne cherche pas à être aimé de tous, mais à être juste avec chacun. Il sait que la fonction ne le rend pas supérieur à ses Frères : elle le rend plus responsable devant eux.

Il en va de même pour les élections. Le vote maçonnique ne devrait jamais être un vote d’amitié, de gratitude, de clan, d’habitude ou de soumission. Un vote est un acte moral. Il engage celui qui le donne autant que celui qui le reçoit. Voter en Loge, ce n’est pas récompenser un ami ; c’est confier une part de l’équilibre collectif à celui que l’on croit capable de servir avec droiture.

La vraie question n’est donc pas : qui veut le pouvoir ? Mais : qui est capable de ne pas en abuser ? Qui saura rester Frère lorsqu’il aura le maillet en main ? Qui saura écouter l’opposition sans y voir une offense ? Qui saura décider sans humilier ? Qui saura perdre sans haïr ? Qui saura gagner sans écraser ?

Car la grandeur d’un candidat ne se mesure pas seulement à son programme, mais à sa manière de mener campagne. Celui qui attaque, rabaisse, divise ou manipule avant même d’être élu annonce déjà ce qu’il fera une fois installé. Celui qui ne respecte pas ses Frères lorsqu’ils sont électeurs les respectera-t-il davantage lorsqu’ils seront sous son autorité ?

La franc-maçonnerie ne manque pas de titres. Elle manque parfois d’exemplarité. Elle ne manque pas de discours sur la fraternité. Elle manque parfois de fraternité dans les actes. Elle ne manque pas d’hommes désireux de diriger. Elle manque parfois d’hommes capables de servir sans se servir.

Servir ses Frères exige de l’humilité. Servir une Loge exige de la patience. Servir une obédience exige de la justice. Mais servir réellement suppose surtout une chose rare : accepter que la fonction ne nous appartienne pas. Elle nous traverse. Elle nous éprouve. Elle nous oblige. Puis elle doit être transmise, sans amertume, sans captation, sans nostalgie de soi-même.

Lorsque les élections maçonniques deviennent des conflits, c’est souvent que le mot “service” a été vidé de sa substance. On ne se dispute pas avec violence pour se sacrifier. On ne déchire pas une fraternité pour mieux l’honorer. On ne prétend pas défendre l’Ordre en piétinant ceux qui le composent.

Il faut donc rappeler une évidence : la Loge n’est pas un champ de bataille électoral. Elle est un chantier. Et dans un chantier, chacun travaille à l’édifice commun, non à la construction de son propre piédestal.

Que les candidats se présentent, bien sûr. Que les idées se confrontent, nécessairement. Que les projets soient examinés, sérieusement. Mais que jamais l’ambition ne prenne le masque de la vertu. Que jamais le désir de commander ne se fasse passer pour l’amour de servir. Que jamais la conquête d’un maillet ne vaille la perte d’un Frère.

La franc-maçonnerie se juge aussi à cela : sa capacité à faire vivre la démocratie sans perdre la fraternité, à organiser le choix sans installer la rancœur, à transmettre le pouvoir sans transformer le Temple en arène.

Car au fond, la vraie élection maçonnique ne désigne pas seulement un responsable. Elle révèle l’état d’une Loge. Elle montre ce que les Frères ont compris de l’égalité, de la justice, de la maîtrise de soi et du respect mutuel.

Et si le pouvoir divise plus qu’il ne rassemble, alors ce n’est peut-être pas le scrutin qu’il faut interroger en premier, mais notre propre pierre brute.

Réf. : “Conflit électoral maçonnique”, 18/05/2019 – Valdemar Samson
« Nul n’est assez bon pour gouverner un autre sans le consentement de ce dernier. » — Abraham Lincoln

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