Il est de ces mots que l’on emploie tellement souvent qu’on finit par ne plus les entendre. En franc-maçonnerie, « profane » est de ceux-là. On parle du « monde profane », des « occupations profanes », du « profane qui frappe à la porte du Temple ». Le mot appartient au vocabulaire maçonnique depuis si longtemps qu’il paraît presque naturel. Et pourtant… avons-nous encore pris le temps de nous demander ce qu’il signifie vraiment ?
Étymologiquement, profanus désigne ce qui se trouve devant le temple, pro fanum, donc hors de l’espace consacré. Rien de scandaleux en soi : le profane est simplement celui qui n’est pas encore entré. Mais les mots vivent, se chargent de sens et finissent parfois par transporter avec eux des connotations que nous n’avions pas l’intention de leur donner. Dans le langage courant, « profaner » signifie violer ce qui est sacré ; « profane » peut évoquer l’irrespectueux, l’impie, celui qui ne connaît pas ou ne respecte pas les choses sacrées. Et c’est là que le bât blesse.

Car que faisons-nous réellement lorsque nous appelons « profane » celui qui vient vers nous ? Parlons-nous simplement d’un homme ou d’une femme qui n’a pas encore reçu l’initiation ? Ou créons-nous, même involontairement, une frontière entre ceux qui seraient dedans et ceux qui seraient dehors, entre ceux qui « savent » et ceux qui ignorent, entre un espace supposément éclairé et un monde extérieur qui le serait moins ?
La franc-maçonnerie répète pourtant volontiers qu’elle n’est pas une religion. Dès lors, l’emploi constant d’un vocabulaire opposant le sacré et le profane mérite au moins d’être interrogé. Non pour bannir un mot vieux de plusieurs siècles, ni pour réécrire les rituels au gré des modes, mais simplement pour ne jamais laisser l’habitude remplacer la réflexion. Après tout, travailler sur les symboles devrait aussi nous apprendre à travailler sur les mots.
Et puis, soyons sérieux : celui qui se présente à la porte du Temple est-il réellement « profane » au sens péjoratif que le mot peut parfois prendre ? Certainement pas. S’il a été proposé, rencontré, interrogé et finalement accepté comme candidat, c’est précisément parce que certains Frères ou certaines Sœurs ont reconnu en lui des qualités humaines susceptibles de trouver leur place dans la démarche initiatique. Le considérer comme inférieur, ignorant ou moralement moins accompli serait non seulement absurde, mais profondément contraire à l’idéal que nous prétendons défendre.
Le paradoxe devient encore plus savoureux lorsqu’un Franc-Maçon explique qu’il ne pourra assister à une tenue pour des « raisons profanes ». Une réunion familiale, une obligation professionnelle, un enfant malade deviennent alors, linguistiquement, des affaires « profanes ». Comme si la vie véritable commençait lorsque l’on franchit la porte du Temple et s’interrompait lorsqu’on la referme. Pourtant, si notre travail maçonnique a un sens, ce devrait être précisément l’inverse : ce que nous construisons en Loge devrait éclairer ce que nous vivons dehors.
Le monde extérieur n’est pas un territoire inférieur. C’est même là que se mesure, finalement, la portée de nos engagements. On peut prononcer les plus beaux discours sous la voûte étoilée ; si rien n’en demeure dans notre comportement lorsque nous retrouvons nos familles, nos collègues, nos voisins et la société, alors notre initiation risque fort de n’être qu’un décor.
Faut-il pour autant supprimer le mot « profane » ? Pas nécessairement. Les traditions ont leur langage, et celui-ci possède une puissance symbolique qu’il serait dommage d’aplatir sous prétexte de modernité. Mais nous pourrions au moins nous souvenir que le profane n’est pas celui qui vaut moins : c’est simplement celui qui se tient encore devant le Temple.
Et peut-être devrions-nous aussi nous souvenir d’une chose plus dérangeante encore : avoir été initié ne garantit nullement que l’on ait cessé d’être profane intérieurement.
Car on peut porter un tablier, connaître parfaitement le rituel, manier les mots et les symboles… et rester étranger à leur véritable enseignement.
Finalement, la frontière la plus importante n’est peut-être pas celle qui sépare le Temple du monde extérieur.
Elle passe peut-être, chaque jour, à l’intérieur de chacun de nous.


