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LA CORDONNITE MAÇONNIQUE : QUAND LE TABLIER MONTE À LA TÊTE

Planches, Réflexions | 28 août 2026 | 0 | by A.S.

Il existe en Franc-Maçonnerie des maladies dont aucun rituel ne parle, qu’aucun médecin ne diagnostique et qu’aucune pharmacie ne soigne. La plus répandue porte pourtant un nom que beaucoup de Frères et de Sœurs reconnaîtront immédiatement : la cordonnite.

Elle ne provoque ni fièvre ni douleurs musculaires. Ses symptômes sont beaucoup plus spectaculaires : gonflement soudain de l’ego, besoin irrépressible d’exhiber ses décors, multiplication des titres, goût prononcé pour les préséances et étrange conviction d’être devenu plus important depuis qu’un cordon supplémentaire repose sur une épaule.

Le diagnostic est parfois immédiat. Un Maçon parfaitement sympathique pendant des années reçoit une fonction. Quelques semaines plus tard, il ne traverse plus un Temple : il y fait son entrée. Il ne s’adresse plus à ses Frères : il leur accorde la parole. Il ne rend plus service à l’Obédience : il semble persuadé que l’Obédience existe désormais grâce à lui. Et le plus étonnant est qu’il ne remarque généralement rien.

LE CORDON NE TRANSFORME PAS UN MAÇON EN PRINCE

Voilà peut-être l’un des paradoxes les plus savoureux de la Franc-Maçonnerie. Nous passons notre temps à parler d’égalité, de fraternité, d’humilité et de dépouillement de l’ego. Puis nous inventons parfois une quantité extraordinaire de titres, de fonctions, de médailles, de tabliers, de cordons, de sautoirs et de qualificatifs capables de faire rougir une cour impériale.

Très Respectable. Très Illustre. Très Sage. Grand ceci. Grand cela. Passé Grand quelque chose. Et après quelques années, certains finissent manifestement par oublier qu’avant d’être « Grand », ils étaient simplement Frères. Et qu’ils le redeviendront.

Car un office maçonnique devrait être exactement cela : un service temporaire. Pas un titre de noblesse. Pas une promotion sociale. Pas une preuve de supériorité intellectuelle. Et certainement pas un permis permettant de regarder les autres de quelques centimètres plus haut.

LE VRAI PROBLÈME COMMENCE QUAND LE DÉCOR ENTRE DANS LA TÊTE

Porter un beau tablier n’a évidemment rien de problématique. Le problème commence lorsque le tablier n’est plus seulement autour de la taille mais à l’intérieur du crâne. Lorsque l’insigne devient identité, lorsque la fonction devient statut, lorsque la responsabilité devient pouvoir, lorsque celui qui devait servir commence à vouloir être servi.

À ce stade, la cordonnite est installée. Et elle possède une caractéristique remarquable : celui qui en souffre est souvent le dernier à s’en rendre compte. Il dira : « Ce n’est pas une question d’ego, c’est le respect de la fonction. » Phrase généralement prononcée quelques secondes avant d’expliquer très sérieusement où chacun doit s’asseoir, qui doit entrer avant qui et comment il convient de s’adresser à sa respectable personne.

LE TEMPLE N’EST PAS VERSAILLES

Cela mérite peut-être d’être rappelé. Une Loge maçonnique n’est pas une cour royale. Un Vénérable n’est pas Louis XIV. Un Grand Maître n’est pas un monarque. Un Grand Officier n’est pas un duc. Et un Maçon ayant trente années d’ancienneté n’est pas propriétaire de la Franc-Maçonnerie.

Les fonctions existent pour permettre aux institutions maçonniques de fonctionner. Elles n’ont jamais été conçues pour fabriquer une aristocratie du cordon. Du moins, elles ne devraient pas l’être.

Dans une Loge, l’égalité initiatique devrait demeurer une réalité beaucoup plus forte que les hiérarchies administratives. Le Frère assis discrètement au dernier rang n’est pas maçonniquement inférieur à celui qui porte trois kilos de décors. Et il est même possible — sacrilège absolu — qu’il ait davantage compris l’initiation que celui qui collectionne les titres depuis vingt ans.

PLUS LE CORDON EST LOURD, PLUS L’HUMILITÉ DEVRAIT ÊTRE GRANDE

Voilà peut-être le véritable test. Plus une responsabilité est importante, moins celui qui l’exerce devrait avoir besoin de rappeler son importance. Les Maçons réellement respectés sont rarement ceux qui exigent qu’on les respecte.

Ils n’ont pas besoin d’annoncer leur curriculum maçonnique à chaque repas. Ils ne commencent pas chaque phrase par : « Quand j’étais Grand… » Ils n’expliquent pas en permanence qu’ils connaissent personnellement le Grand Maître. Et surtout, ils peuvent entrer dans une Loge sans transformer leur arrivée en visite d’État.

Le véritable prestige maçonnique ne se porte peut-être pas autour du cou. Il se mesure à la façon dont un Maçon traite celui qui n’a aucun titre.

UNE MALADIE FAVORISÉE PAR LE SYSTÈME ?

Il serait cependant trop facile de rire uniquement des personnes atteintes. Car la cordonnite possède aussi son environnement favorable. Certaines structures maçonniques cultivent volontiers une inflation de titres et de préséances qui ferait passer l’administration napoléonienne pour une sympathique association de quartier.

À force de multiplier les distinctions, il ne faut pas être surpris si certains finissent par croire qu’elles distinguent réellement la valeur des hommes. Le décor a une fonction symbolique. Mais lorsqu’il devient un marqueur social à l’intérieur même de la Franc-Maçonnerie, quelque chose commence à dérailler.

Car la distinction symbolique peut rapidement devenir distinction personnelle. Puis hiérarchie. Puis vanité. Puis cour. Et la fraternité risque alors de devenir ce que la Franc-Maçonnerie prétend justement combattre dans le monde profane : une petite société où l’on regarde beaucoup les titres et pas suffisamment les hommes.

UN REMÈDE TRÈS SIMPLE : RETIRER LE CORDON

Il existe heureusement un traitement particulièrement efficace. Il suffit parfois de retirer les décors. Plus de tablier brodé. Plus de sautoir. Plus de médaille. Plus de titre. Plus de préséance.

Deux Maçons face à face. Et une question : Qui es-tu lorsque personne ne voit ton grade ?

Peut-être est-ce là que commence réellement le travail maçonnique. Car si retirer un cordon donne l’impression de perdre une partie de son importance, c’est probablement que le cordon avait pris beaucoup trop de place.

Rui Bandeira proposait avec humour un traitement assez radical contre ce qu’il appelait « l’aventalite », que l’on pourrait traduire par cette fameuse maladie du tablier ou de la cordonnite. Dans les cas bénins, une simple remarque fraternelle pourrait suffire : « Mon Frère, ton tablier commence sérieusement à te monter à la tête. »

Encore faut-il évidemment que l’intéressé possède suffisamment d’humour pour l’entendre. Ce qui constitue parfois précisément le problème.

Dans les formes plus avancées, la maladie provoque généralement une allergie sévère à toute contradiction. Le malade estime alors que toute critique de son comportement constitue une attaque contre « la fonction ». À ce stade, le pronostic devient plus réservé.

ET SI LE VÉRITABLE HAUT GRADE ÉTAIT L’HUMILITÉ ?

La Franc-Maçonnerie propose des degrés. Elle confie des offices. Elle attribue des responsabilités. Elle possède des dignitaires. Tout cela peut parfaitement avoir un sens.

Mais aucun degré, aucune fonction et aucun cordon ne rend automatiquement meilleur. On peut être décoré jusqu’aux oreilles et n’avoir pratiquement rien compris. On peut aussi porter le plus simple des tabliers et avoir profondément intégré ce que signifie être Maçon.

Voilà peut-être la seule hiérarchie qui mériterait véritablement notre attention. Non pas celle des titres, mais celle du travail accompli sur soi.

Parce qu’au bout du compte, le cordon retourne dans son coffret. Le mandat se termine. Le titre devient celui d’un ancien office. Et il ne reste qu’une question assez inconfortable : Lorsque l’on vous enlève vos décors, reste-t-il encore quelque chose qui mérite le respect ?

Si la réponse est oui, alors rassurez-vous. La cordonnite n’a probablement pas encore gagné. Et si cette question vous agace profondément… il serait peut-être temps de consulter.

RÉFÉRENCE

Ce billet est librement inspiré du texte humoristique « A aventalite » de Rui Bandeira, publié en mai 2017 sur le blog maçonnique portugais A Partir Pedra (« From Stone ») : https://a-partir-pedra.blogspot.pt/2017/05/a-aventalite.html

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