Il est des mots que l’on prononce facilement en Loge : fraternité, fidélité, engagement, serment. Ils sonnent bien, ils rassurent, ils donnent à notre appartenance maçonnique une certaine gravité. Mais vient un moment où il faut cesser de les réciter pour se demander ce qu’ils signifient réellement.
Car enfin, être fidèle en franc-maçonnerie, cela veut dire quoi ? Être fidèle à son Obédience, à sa Loge, à ses Frères et Sœurs, à son serment, à une tradition, à l’idée que l’on se faisait de la Maçonnerie au jour de son initiation ? Ou, plus difficile encore, être fidèle à soi-même ?
La question n’est pas anodine. Le serment initial place précisément la fidélité parmi les devoirs fondamentaux du nouvel initié.

LA FIDÉLITÉ N’EST PAS L’OBÉISSANCE
On confond parfois fidélité et soumission. Pourtant, être fidèle ne signifie pas suivre aveuglément. Une fidélité qui interdirait le doute, la critique ou l’évolution finirait vite par devenir une forme d’inféodation.
Or le franc-maçon est censé être un être libre : libre de chercher, de questionner et même de reconnaître qu’il s’est trompé. Le texte rappelle justement qu’une fidélité authentique suppose liberté, volonté et sincérité.
Rester dans une Loge où l’on ne trouve plus de sens simplement parce que « cela ne se fait pas de partir » n’est donc pas nécessairement de la fidélité. Défendre une position à laquelle on ne croit plus parce qu’elle est celle du groupe non plus. Et couvrir les erreurs d’un Frère au nom de la fraternité serait, à mes yeux, l’exact contraire de l’idéal maçonnique.
ÊTRE FIDÈLE À SON FRÈRE, EST-CE TOUJOURS LUI DONNER RAISON ?
Sans confiance, sans solidarité et sans fidélité réciproque, la Chaîne d’Union ne serait qu’un beau symbole. Le texte insiste d’ailleurs sur cette fidélité fraternelle qui maintient la cohésion entre les maillons.
Mais la fraternité n’est pas la complaisance. Un Frère véritable n’est peut-être pas celui qui vous dit toujours que vous avez raison. C’est parfois celui qui ose vous dire que vous vous égarez, celui qui vous rappelle vos propres engagements, celui qui vous empêche de vous installer confortablement dans vos certitudes.
Au fond, relever un Frère lorsqu’il tombe, ce n’est pas seulement lui tendre la main. C’est parfois lui dire : « Mon Frère, regarde où tu mets les pieds. »
LES MÉTAUX REVIENNENT VITE
Nous aimons beaucoup parler du dépouillement des métaux. Mais après quelques années de Maçonnerie, force est de constater qu’ils savent retrouver le chemin du Temple : titres, fonctions, cordons, susceptibilités, rivalités, querelles d’Obédiences, fidélités de clans.
Alors une question apparaît : sommes-nous encore fidèles à notre initiation, ou seulement à nos habitudes ?
Car l’habitude ressemble parfois beaucoup à la fidélité. On vient toujours le même soir, on connaît les gestes, les mots, les usages. Mais la fidélité maçonnique ne devrait-elle pas être autre chose qu’une simple régularité ?
ET SI ÊTRE FIDÈLE CONSISTAIT À CONTINUER DE CHANGER ?
Voilà peut-être le paradoxe. Nous jurons fidélité alors même que l’initiation nous invite à nous transformer. Nous promettons de rester fidèles tout en acceptant de ne plus être exactement celui que nous étions en entrant dans le Temple.
Le travail maçonnique serait donc une étrange fidélité : rester fidèle à une promesse de transformation.
Le texte insiste justement sur cette fidélité à soi-même, non comme immobilité, mais comme volonté de devenir ce que l’on porte en soi. Le Maillet, le Ciseau et la Règle deviennent alors les symboles de ce travail permanent.
LE SERMENT EST FACILE LE JOUR DE L’INITIATION
Le jour de l’initiation, tout impressionne : le Temple, le silence, les symboles, la parole donnée. Mais la véritable difficulté commence plus tard, lorsque l’émotion s’est dissipée, que la Loge est devenue familière, que certains Frères nous ont déçus et que nous avons nous-mêmes déçu.
C’est là que la fidélité cesse d’être un beau mot. Elle devient un travail.
Et c’est peut-être cela, finalement, qui distingue la fidélité maçonnique d’une simple loyauté. Elle ne dit pas seulement : « Je tiendrai ma parole. » Elle dit aussi : « Si tu faiblis, je serai là. Et si je m’égare, rappelle-moi qui j’avais promis de devenir. »
Alors, à quoi devons-nous être fidèles ? À une institution, une Obédience, un rite, une Loge, nos Frères et Sœurs ? Sans doute un peu à tout cela.
Mais peut-être surtout à cette exigence beaucoup plus inconfortable : rester fidèle à l’homme ou à la femme que nous avons promis de construire lorsque, un jour, nous avons demandé à recevoir la Lumière.


