On parle volontiers du recrutement en franc-maçonnerie. Beaucoup moins de ceux qui partent. Pourtant, derrière chaque démission, chaque mise en sommeil ou chaque disparition progressive des colonnes se cache une question que les Loges françaises devraient peut-être se poser plus souvent : qu’avons-nous réellement offert à celles et ceux que nous avons initiés ?
Un texte consacré aux causes de la défection maçonnique pointe plusieurs responsabilités : sélection insuffisante des candidats, manque d’instruction, initiation mal préparée, rivalités internes ou encore attentes déçues. Transposée à la réalité maçonnique française, la question mérite d’être posée sans détour. Car notre paysage est particulier : obédiences nombreuses, sensibilités différentes, Loges masculines, féminines ou mixtes, approches symboliques, spiritualistes, adogmatiques ou sociétales. Mais derrière cette diversité demeure une même exigence : faire vivre une véritable expérience initiatique.

LE PROBLÈME COMMENCE PARFOIS AVANT MÊME L’INITIATION
Entrer en franc-maçonnerie ne devrait jamais être le résultat d’un simple besoin de remplir les colonnes. Une Loge qui cherche avant tout des effectifs risque tôt ou tard de découvrir qu’elle a recruté des membres sans avoir réellement rencontré des candidats.
Les enquêtes, les rencontres préalables et les échanges avant l’entrée dans l’Ordre ne devraient pas être de simples formalités administratives. Ils doivent permettre de comprendre ce que recherche la personne, mais aussi de lui expliquer clairement ce qu’elle trouvera… et ce qu’elle ne trouvera pas.
Certains imaginent découvrir une société secrète dépositaire de vérités mystérieuses. D’autres espèrent un réseau professionnel, un cercle philosophique, un lieu d’influence ou simplement un groupe d’amis. Quelques mois plus tard, lorsque viennent les longues tenues, le rituel, les planches, les obligations de présence et les responsabilités, la déception peut apparaître.
Le premier devoir d’une Loge est donc peut-être de ne pas vendre du rêve, mais de présenter honnêtement le chemin.
Le texte qui inspire cette réflexion insiste justement sur la responsabilité du parrainage et sur la nécessité d’une évaluation sérieuse avant toute admission. En France, où le recrutement passe souvent davantage par la candidature spontanée qu’autrefois, cette vigilance reste essentielle.
UNE INITIATION NE SUFFIT PAS À FAIRE UN FRANC-MAÇON
La cérémonie d’initiation peut être magnifique. Elle peut également devenir une mécanique parfaitement exécutée mais intérieurement vide. Le rituel n’est pas du théâtre et le candidat n’est pas un figurant que l’on fait passer d’une épreuve à une autre.
Une initiation mal préparée, approximative ou transformée en démonstration peut laisser une impression durablement négative. Le texte source va jusqu’à parler de « désinitiation » lorsque ceux qui conduisent la cérémonie ne comprennent plus réellement ce qu’ils font ni pourquoi ils le font. Le mot est sévère, mais la question est juste : peut-on transmettre ce que l’on ne travaille plus soi-même ?
Et surtout, l’initiation ne constitue que le commencement. Le nouveau Frère ou la nouvelle Sœur ne devrait pas être abandonné sur les colonnes après quelques semaines d’attention fraternelle. Il faut accompagner, expliquer sans tout dévoiler, donner envie de lire, de questionner, d’écrire, d’observer le rituel et de comprendre progressivement ce qui se joue dans le Temple.
QUAND LE MAÎTRE CROIT QU’IL N’A PLUS RIEN À APPRENDRE
C’est probablement l’un des dangers les plus silencieux de la franc-maçonnerie : croire que le troisième degré constitue un diplôme de fin d’études.
Le texte initial le rappelle avec force : certains Maîtres, une fois élevés, peuvent considérer qu’ils connaissent désormais suffisamment la franc-maçonnerie, alors que leur responsabilité devrait au contraire s’accroître.
Une Loge vivante est une Loge où l’Apprenti apprend, le Compagnon cherche et le Maître continue d’étudier. Lorsque les travaux deviennent répétitifs, que les planches ne provoquent plus aucune réflexion et que le rituel est récité machinalement, quelque chose finit par s’éteindre.
On peut alors conserver une Loge administrativement parfaite tout en ayant perdu l’essentiel : le désir de travailler sur soi.
ET PUIS IL Y A LES PETITES GUERRES DE LOGE…
Il faut également nommer ce qui dérange.
Les querelles de personnes, les élections de Vénérable transformées en campagnes électorales, les clans, les rancœurs anciennes, les affrontements d’ego ou les batailles d’appareil n’ont rien d’initiatique. Elles existent pourtant.
Le texte évoque explicitement les rivalités administratives et politiques internes comme l’une des causes possibles des départs. Et combien de Frères ou de Sœurs, venus chercher un espace d’élévation et de fraternité, découvrent un jour que les métaux laissés à la porte du Temple sont parfois rentrés par une autre porte ?
On ne quitte pas toujours la franc-maçonnerie parce qu’on ne croit plus en son idéal. On la quitte parfois précisément parce qu’on y croyait beaucoup.
LA FRANC-MAÇONNERIE DOIT-ELLE RETENIR CEUX QUI PARTENT ?
Pas à n’importe quel prix. Toutes les démissions ne constituent pas des échecs. La vie professionnelle, familiale, financière ou personnelle impose parfois de s’éloigner. Certains découvrent simplement que la démarche maçonnique ne leur correspond pas.
Mais lorsqu’un Frère ou une Sœur s’en va parce qu’il ne trouve plus de travail initiatique, plus d’écoute, plus de fraternité ou plus de sens, la Loge devrait avoir le courage de s’interroger avant de considérer que « le problème venait de lui ».
La question essentielle n’est donc peut-être pas : « Comment recruter davantage ? »
Elle pourrait être beaucoup plus dérangeante :
« Que faisons-nous de ceux que nous avons initiés ? »
Car avant de chercher de nouveaux profanes à la porte du Temple, certaines Loges gagneraient peut-être à regarder leurs propres colonnes.
Une franc-maçonnerie forte ne se mesure pas seulement au nombre de ses initiations. Elle se mesure à la qualité de ce qu’elle transmet, à la fraternité qu’elle fait vivre et à l’envie qu’elle donne, année après année, de continuer à travailler.
Adapté d’un texte de Aildo Virginio Carolino


