La question revient régulièrement dans certains ouvrages et articles consacrés à l’histoire de la franc-maçonnerie : Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, aurait-il appartenu à une loge maçonnique ? Un article publié le 26 août 2026 sur le site portugais Maçonaria e Maçon(s) affirme que plusieurs sources présenteraient Lénine comme franc-maçon, voire comme membre d’une loge appelée « Art et Travail », titulaire du 31e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, et participant avec Trotski à une conférence maçonnique internationale à Copenhague en 1910. Des affirmations spectaculaires, mais dont le niveau de preuve mérite d’être examiné avec prudence.
UNE FRANC-MAÇONNERIE POLITIQUE BIEN RÉELLE EN RUSSIE

Un point est en revanche solidement documenté : il exista bien, dans la Russie du début du XXe siècle, des réseaux maçonniques ou para-maçonniques engagés dans l’opposition au régime tsariste. Plusieurs travaux universitaires ont étudié cette « maçonnerie politique » russe et son rôle dans les réseaux d’opposition qui précédèrent la révolution de Février 1917. Cela explique en partie pourquoi la franc-maçonnerie s’est ensuite retrouvée au cœur de nombreuses théories sur les révolutions russes.
Mais il faut distinguer deux choses : la présence de francs-maçons parmi les opposants au tsar ne prouve pas que Lénine était lui-même franc-maçon.
LÉNINE DANS LA LOGE « ART ET TRAVAIL » ?
L’une des affirmations les plus précises veut que Lénine ait été initié vers 1908 et qu’il ait appartenu à une loge appelée « Art et Travail », en France ou en Suisse. Le problème est qu’il est très difficile de retrouver une source maçonnique primaire qui confirmerait cette appartenance : registre de loge, procès-verbal d’initiation, tableau de membres ou document officiel d’une obédience.
Les auteurs cités à l’appui de cette thèse écrivent souvent plusieurs décennies après les faits. Leurs travaux peuvent naturellement être étudiés, mais ils ne suffisent pas, à eux seuls, à transformer l’appartenance maçonnique de Lénine en fait historique établi.
La même prudence s’impose concernant l’affirmation selon laquelle Lénine aurait atteint le 31e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté. Une telle réception aurait normalement laissé des traces dans les archives d’une juridiction maçonnique. Or les preuves documentaires solides restent difficiles à identifier.
CHURCHILL A-T-IL « CONFIRMÉ » L’APPARTENANCE DE LÉNINE ?
L’article portugais affirme également que Winston Churchill aurait confirmé l’appartenance de Lénine et Trotski à un cercle de conspirateurs francs-maçons et illuminati dans un texte publié en février 1920.
Churchill publia effectivement, le 8 février 1920 dans l’Illustrated Sunday Herald, un article intitulé « Zionism versus Bolshevism », dans lequel il développait une interprétation très polémique du bolchevisme et évoquait notamment Adam Weishaupt, Trotski, Béla Kun ou Rosa Luxemburg.
Mais ce texte ne fournit pas de preuve d’une initiation maçonnique de Lénine. Plus encore, Churchill distingue explicitement Lénine de plusieurs figures qu’il associe à son raisonnement. Utiliser ce texte comme une « confirmation » de l’appartenance maçonnique de Lénine paraît donc très excessif.
UNE CONFÉRENCE MAÇONNIQUE À COPENHAGUE ?
Autre affirmation : Lénine et Trotski auraient participé à une conférence maçonnique internationale à Copenhague en 1910. Là encore, la question est simple : où sont les documents de l’organisation concernée, les procès-verbaux, la liste des participants ou les archives de l’obédience ?
Sans ce type de preuve, il est difficile de considérer cette participation comme démontrée. Lénine fréquentait effectivement les congrès socialistes et révolutionnaires internationaux, mais cela ne suffit évidemment pas à transformer une réunion politique en conférence maçonnique.
DES BOLCHEVIKS FRANCS-MAÇONS ?
Certains acteurs de la révolution russe ou du Gouvernement provisoire ont effectivement appartenu à des réseaux maçonniques politiques. Ce fait est historiquement établi. Mais cela ne signifie pas que le mouvement bolchevique lui-même aurait été dirigé par la franc-maçonnerie.
Les études sérieuses sur cette période évoquent au contraire un phénomène beaucoup plus limité. Quelques bolcheviks ont pu fréquenter certains réseaux maçonniques ou proches de la maçonnerie, mais rien ne permet d’en déduire un pilotage maçonnique de la révolution d’Octobre.
Il faut également rappeler qu’après la prise de pouvoir bolchevique, les organisations initiatiques indépendantes furent progressivement interdites et la franc-maçonnerie disparut pratiquement d’Union soviétique. Ce fait cadre assez mal avec l’image d’un pouvoir bolchevique conçu comme l’aboutissement d’un vaste projet maçonnique.
ALORS, LÉNINE ÉTAIT-IL FRANC-MAÇON ?
La réponse la plus rigoureuse reste aujourd’hui la suivante : nous ne disposons pas d’éléments suffisamment solides pour présenter l’appartenance maçonnique de Lénine comme un fait historique établi.
Cela ne signifie pas qu’il soit impossible qu’il ait fréquenté des francs-maçons ou des milieux dans lesquels certains étaient actifs. Mais entre une hypothèse, un témoignage tardif et une preuve historique, il existe une différence importante.
L’existence d’une maçonnerie politique russe au début du XXe siècle est documentée. La présence de francs-maçons parmi certains acteurs des bouleversements de 1917 l’est également. En revanche, l’initiation de Lénine, son appartenance à la loge « Art et Travail », son prétendu 31e degré ou sa participation à une conférence maçonnique à Copenhague restent beaucoup plus fragiles historiquement.
La légende de « Lénine franc-maçon » demeure donc un sujet passionnant. Mais, sur ce terrain comme ailleurs, une affirmation répétée dans plusieurs ouvrages ne devient pas automatiquement un fait. La véritable question reste finalement la plus simple : où sont les preuves ?
SOURCE
Gabriel Campos de Oliveira, « Lénine et la franc-maçonnerie », Maçonaria e Maçon(s), 26 août 2026. – https://www.freemason.pt/lenine-e-a-maconaria


