La question paraît brutale. Elle dérange. Elle agace même certains Frères et Sœurs qui préfèrent répondre immédiatement : « Non, bien sûr que non, la franc-maçonnerie existe depuis trois siècles, elle survivra encore. »
Peut-être. Mais ce genre de certitude confortable a souvent précédé les grands effondrements.
La franc-maçonnerie ne disparaîtra probablement pas par interdiction, ni par persécution, ni par complot extérieur. Elle risque de disparaître d’une manière beaucoup plus triste : par lente évaporation. Non pas parce qu’on l’attaquera, mais parce qu’elle ne signifiera plus grand-chose pour ceux qu’elle prétend éclairer.
Le danger n’est pas à l’extérieur des temples. Il est parfois assis sur les colonnes.

Il est dans les loges qui confondent tradition et immobilisme. Dans les discours qui répètent des mots magnifiques — lumière, fraternité, initiation, humanisme — sans toujours les incarner. Dans ces tenues où l’on parle beaucoup du travail sur soi, mais où chacun repart parfois exactement comme il est venu. Dans cette étrange capacité à célébrer la transmission tout en ne transmettant plus vraiment.
Car soyons francs : si la franc-maçonnerie ne parle plus aux jeunes générations, ce n’est pas seulement parce que le monde serait devenu superficiel. C’est aussi parce que la franc-maçonnerie donne parfois l’impression de ne plus savoir se raconter.
Elle se plaint d’être mal comprise, mais elle se cache derrière un langage que beaucoup ne comprennent plus. Elle veut attirer des chercheurs de sens, mais leur offre parfois des réunions administratives, des querelles d’ego, des planches sans souffle et des agapes où l’on refait le monde sans jamais commencer par soi-même.
La franc-maçonnerie ne mourra pas faute de symboles. Elle en a trop. Elle mourra peut-être faute de feu.
Le compas, l’équerre, la pierre brute, le fil à plomb, le maillet : tout est là. Mais que valent les outils si personne ne taille plus rien ? Que vaut une initiation si elle ne transforme pas ? Que vaut une loge si elle devient un club cultivé, poli, respectable, mais spirituellement tiède ?
La disparition de la franc-maçonnerie ne prendra peut-être pas la forme de temples vides. Elle prendra la forme de temples pleins de maçons absents à eux-mêmes.
Des maçons présents physiquement, mais éteints intérieurement. Des maçons attachés aux usages, mais détachés de l’exigence. Des maçons prompts à défendre l’Ordre, mais moins prompts à se remettre en question. Des maçons qui parlent de lumière comme on parle d’un meuble ancien : avec respect, mais sans plus jamais l’allumer.
Pourtant, tout n’est pas perdu. Bien au contraire.
Si la question de sa disparition se pose, c’est peut-être parce que la franc-maçonnerie arrive à un moment décisif. Elle doit choisir entre survivre comme une belle institution patrimoniale ou revivre comme une véritable voie initiatique.
Le monde moderne n’a pas moins besoin de franc-maçonnerie. Il en a peut-être plus besoin que jamais. Dans une société saturée d’écrans, de vitesse, de bruit, de colère et de certitudes brutales, un lieu où l’on apprend à écouter, à douter, à se construire et à fraterniser demeure profondément nécessaire.
Mais pour cela, la franc-maçonnerie doit cesser de croire que son ancienneté suffit à prouver sa pertinence. Être ancien n’est pas une garantie de profondeur. Un fossile aussi est ancien.
Ce qui sauvera la franc-maçonnerie, ce ne sera pas son histoire. Ce sera sa capacité à redevenir vivante. À former des êtres humains debout. À produire de la pensée, du courage, de la fraternité réelle. À faire sentir à celui qui frappe à la porte qu’il n’entre pas dans une association de plus, mais dans une aventure intérieure exigeante.
La franc-maçonnerie ne disparaîtra pas si elle accepte de se regarder sans complaisance.
Elle disparaîtra si elle continue à croire que le simple fait d’exister est déjà une victoire.
Car une lumière que l’on ne nourrit plus ne s’éteint pas d’un coup. Elle baisse doucement. Elle vacille. Puis un jour, on s’aperçoit qu’il ne reste que le chandelier.


