Une enquête publiée par Le Point le 20 janvier 2026, puis relayée notamment par Valeurs actuelles, fait état d’inquiétudes exprimées par certains francs-maçons du Grand Orient de France (GODF) face à ce qu’ils considèrent comme une forme d’« entrisme » de militants ou de personnalités proches de La France insoumise (LFI) au sein de l’obédience.
Le sujet est particulièrement sensible. Il touche à une question ancienne dans la franc-maçonnerie : où se situe la frontière entre l’engagement citoyen du franc-maçon et l’importation des stratégies partisanes à l’intérieur de la loge ?
DES THÈMES POLITIQUES QUI DIVISERAIENT CERTAINES LOGES

Selon les témoignages recueillis par Le Point, certains membres du Grand Orient estimeraient que des sujets directement liés aux combats politiques contemporains prendraient une place croissante dans certaines tenues.
Parmi les thèmes cités figurent notamment l’islamophobie, la situation palestinienne ou encore les conflits du Proche-Orient. Des francs-maçons interrogés considèrent que leur traitement provoquerait des tensions inhabituelles et contribuerait à polariser les échanges au sein des ateliers.
Il convient toutefois de rappeler qu’aborder des questions politiques, sociales ou philosophiques n’a en soi rien d’exceptionnel au Grand Orient de France. L’obédience revendique historiquement son intérêt pour les grandes questions de société.
La question soulevée par cette controverse est donc différente : certains thèmes seraient-ils proposés dans le cadre d’une démarche maçonnique de réflexion ou dans celui d’une stratégie politique organisée ?
C’est précisément sur ce point que les avis semblent diverger.
LE CAS THOMAS GUÉNOLÉ CITÉ PAR « LE POINT »
L’enquête évoque notamment Thomas Guénolé, ancien membre de La France insoumise, qui a publiquement fait état de son appartenance à la franc-maçonnerie au début de l’année 2026.
Selon plusieurs témoignages cités par Le Point et repris par Valeurs actuelles, une intervention consacrée notamment à son expérience avec la flottille pour Gaza aurait provoqué de très vives réactions lors d’une réunion maçonnique.
L’échange aurait été suffisamment tendu pour conduire le Vénérable Maître à interrompre sa prise de parole, un événement présenté comme particulièrement inhabituel dans le fonctionnement d’une loge.
Ces témoignages restent ceux rapportés par les médias concernés et doivent donc être considérés comme tels.
UNE TENUE BLANCHE ÉGALEMENT AU CŒUR DE LA CONTROVERSE
Une autre affaire est évoquée : l’organisation d’une tenue blanche, c’est-à-dire d’une rencontre au cours de laquelle des personnes extérieures à la franc-maçonnerie peuvent être invitées.
Le choix de l’un des intervenants aurait suscité une forte contestation interne. Selon l’article, plus de 300 membres auraient signé des courriers adressés aux instances de l’obédience afin de protester contre cette invitation.
La rencontre aurait finalement été annulée.
Au-delà de la personnalité de l’invité, cet épisode témoignerait surtout de l’existence d’un débat interne sur les limites à donner aux engagements politiques et militants lorsqu’ils pénètrent dans l’espace maçonnique.
LE SPECTRE DE L’« ENTRISME »
Le terme « entrisme » est particulièrement lourd de sens.
Il désigne généralement la stratégie par laquelle les membres d’une organisation politique rejoignent une autre structure afin d’en influencer progressivement les orientations ou les décisions.
Pour autant, l’existence de francs-maçons partageant les idées de La France insoumise ne suffit évidemment pas à démontrer l’existence d’une telle stratégie.
Être à la fois militant politique et franc-maçon n’est pas synonyme d’entrisme.
Pour pouvoir véritablement employer ce terme, encore faudrait-il établir l’existence d’une volonté organisée et coordonnée visant à prendre le contrôle ou à modifier les orientations d’une obédience.
Or, les articles publiés font essentiellement état de témoignages, d’inquiétudes et de conflits internes. Ils mettent en lumière un malaise réel chez certains membres, mais ne constituent pas à eux seuls la démonstration d’une stratégie nationale organisée.
JEAN-LUC MÉLENCHON ET LE GRAND ORIENT : UNE HISTOIRE DÉJÀ MOUVEMENTÉE
Cette controverse intervient alors que les relations entre certaines personnalités de LFI et une partie du monde maçonnique ont déjà connu plusieurs épisodes tendus.
L’article rappelle notamment le cas de Jean-Luc Mélenchon, franc-maçon de longue date.
Après les événements survenus lors de la perquisition du siège de La France insoumise en octobre 2018, son comportement vis-à-vis des policiers, magistrats et journalistes avait provoqué des réactions jusque dans les rangs maçonniques.
Une motion avait alors demandé sa suspension temporaire, selon les éléments rappelés par Valeurs actuelles.
UNE QUESTION QUI DÉPASSE LFI
Au fond, cette polémique pose une question beaucoup plus large que celle de La France insoumise.
Une loge maçonnique doit-elle être un lieu où toutes les convictions politiques peuvent être confrontées librement, ou doit-elle se prémunir contre toute tentative d’instrumentalisation partisane ?
La franc-maçonnerie française a toujours entretenu une relation particulière avec la vie de la cité. Des générations de francs-maçons ont participé aux grands débats politiques, sociaux et philosophiques de leur époque.
Mais l’engagement citoyen individuel n’est pas nécessairement assimilable à la transformation de la loge en prolongement d’un mouvement politique.
C’est probablement là que réside le véritable enjeu soulevé par cette affaire.
La loge doit pouvoir demeurer un espace où des francs-maçons aux convictions différentes peuvent confronter leurs idées sans que l’appartenance partisane ne l’emporte sur la méthode maçonnique, le doute, l’écoute et la liberté de conscience.
LE GRAND ORIENT FACE À UN DÉBAT QUI RISQUE DE PERDURER
À ce stade, il convient donc de distinguer clairement les inquiétudes exprimées par certains francs-maçons de la démonstration formelle d’un « entrisme » organisé de La France insoumise au Grand Orient de France.
L’enquête du Point révèle néanmoins une tension qui mérite attention : celle d’une possible polarisation politique des loges autour de sujets qui traversent déjà profondément la société française.
Une question demeure alors :
la franc-maçonnerie peut-elle continuer à travailler sur les grandes fractures de la société sans laisser ces mêmes fractures pénétrer et diviser durablement ses temples ?
Le débat, manifestement, est loin d’être clos.
Références :
Valeurs actuelles, « De nombreux francs-maçons redoutent “l’entrisme de La France insoumise au sein du Grand Orient” », 21 janvier 2026. Lire l’article de Valeurs actuelles
Le Point, Nora Bussigny, « “Battez-vous. Ne laissez pas LFI détruire le Grand Orient !” : quand l’entrisme LFI agite les francs-maçons », 20 janvier 2026. Consulter l’enquête du Point


