La franc-maçonnerie s’inquiète. Elle vieillit, ses effectifs diminuent, certaines loges peinent à remplir leurs colonnes et l’on se demande comment attirer de nouveaux membres. Très bien. Mais avant de chercher comment recruter davantage, peut-être faudrait-il commencer par poser une question beaucoup plus inconfortable : qu’avons-nous encore à proposer ?
Car si l’objectif est simplement de faire entrer du monde pour maintenir les effectifs, payer les capitations, occuper les offices et éviter que certaines loges ferment leurs portes, alors nous prenons peut-être le problème à l’envers. Une loge n’est pas une entreprise qui doit augmenter son nombre de clients, et un franc-maçon n’est pas un produit d’appel.

La bienfaisance appartient incontestablement à la tradition maçonnique. Aider, soutenir, soulager les difficultés humaines sont des engagements parfaitement honorables. Mais soyons lucides : si la franc-maçonnerie devait aujourd’hui justifier son existence uniquement par la philanthropie, elle aurait de sérieux concurrents. Le Rotary, le Lions Club et quantité d’associations savent mobiliser des moyens, organiser des opérations et agir concrètement sur le terrain. Et ils le font sans tablier, sans maillet, sans colonnes, sans cabinet de réflexion.
Alors pourquoi l’initiation ? Pourquoi le silence de l’Apprenti ? Pourquoi le travail symbolique ? Pourquoi cette étrange architecture du Temple ? C’est précisément là que commence, à mon sens, la véritable singularité maçonnique.
La franc-maçonnerie n’est pas un club service avec des décors. Ce qui la distingue profondément d’une association philanthropique n’est pas seulement ce qu’elle fait à l’extérieur, mais ce qu’elle prétend transformer à l’intérieur de l’individu. La pierre brute n’est pas une collecte de fonds. Le fil à plomb n’est pas un outil de communication. Le pavé mosaïque n’est pas une décoration de salle. Tous ces symboles n’ont de sens que s’ils conduisent celui qui les contemple à s’interroger sur lui-même.
Voilà peut-être ce que nous oublions parfois lorsque nous cherchons désespérément à rendre la franc-maçonnerie « attractive ». Elle n’a pas besoin d’être attractive. Elle doit être exigeante. Entrer en franc-maçonnerie devrait signifier accepter progressivement de remettre en question ses certitudes, ses passions, ses préjugés et parfois même cette confortable image que nous avons construite de nous-mêmes. Il ne s’agit pas seulement d’entrer dans un Temple. Il faudrait aussi que quelque chose du Temple entre en nous.
Et puis il y a le fameux réseau. Soyons sérieux : évidemment que des réseaux existent en franc-maçonnerie. Comment pourrait-il en être autrement ? Lorsque des hommes et des femmes se rencontrent régulièrement pendant des années, partagent des travaux, des repas, des conversations, des difficultés personnelles et parfois des amitiés profondes, des relations se créent. Cela n’a rien de mystérieux.
Le problème commence lorsque la fraternité devient une monnaie d’échange. Lorsque le « Frère » que l’on aide n’est plus celui qui traverse une épreuve, mais celui qui peut vous obtenir un marché, un poste, une promotion, un contrat ou un avantage. À cet instant, nous ne sommes plus dans la fraternité. Nous sommes dans le carnet d’adresses. Et il faudrait peut-être avoir le courage de le dire : le favoritisme est probablement l’une des choses qui abîment le plus l’image de la franc-maçonnerie.
On entend parfois : « Les jeunes ne viennent plus », « ils ne veulent plus s’engager », « ils n’ont plus le goût du rituel ». Peut-être. Mais peut-être aussi sentent-ils très rapidement lorsqu’une institution ne sait plus exactement ce qu’elle veut transmettre. On peut moderniser les sites internet, multiplier les conférences publiques, ouvrir les temples, publier sur les réseaux sociaux et fabriquer les plus belles brochures du monde. Cela ne répondra jamais à la seule question qui compte : qu’est-ce que la franc-maçonnerie peut apporter à un homme ou à une femme qu’il ne trouvera nulle part ailleurs ?
Certainement pas un réseau professionnel. LinkedIn fait cela beaucoup mieux. Certainement pas seulement la convivialité. Il existe des milliers d’associations pour cela. Certainement pas uniquement la philanthropie. D’autres organisations excellent dans ce domaine. Il reste alors cette vieille idée, peut-être complètement démodée : travailler sur soi-même pour essayer de devenir un peu meilleur, puis retourner dans le monde en espérant y agir un peu mieux.
Pas spectaculaire. Pas très « marketing ». Mais terriblement maçonnique.
Peut-être faut-il donc moins recruter et mieux transmettre. Une loge de vingt Frères ou Sœurs profondément engagés dans leur démarche initiatique vaut probablement davantage qu’une loge de soixante personnes venues chercher principalement un cercle relationnel ou quelques soirées agréables. La question de l’avenir de la franc-maçonnerie ne devrait peut-être pas être : « Comment remplir nos colonnes ? » Mais plutôt : « Pourquoi quelqu’un devrait-il avoir envie d’y rester après les avoir découvertes ? »
Car on peut recruter par curiosité. On ne demeure franc-maçon que si l’on trouve quelque chose à construire. Et si la franc-maçonnerie connaît aujourd’hui des difficultés de recrutement ou de fidélisation, c’est peut-être finalement une excellente occasion : non pas pour inventer une franc-maçonnerie plus séduisante, mais pour retrouver ce qui la rendait nécessaire.
Le jour où nos Temples n’auront plus rien à offrir que des titres, des cordons, des repas et des carnets d’adresses, peu importe combien de membres nous réussirons encore à recruter.
Ils seront déjà vides, même avec les colonnes pleines.


