En déplacement à La Réunion, Pierre Bertinotti, Grand maître du Grand Orient de France, a souhaité répondre aux interrogations et aux préjugés entourant encore la franc-maçonnerie. Revendiquant davantage de transparence, il rappelle le rôle des loges dans la réflexion citoyenne et affirme que l’obédience n’a pas vocation à exercer un pouvoir occulte.
« Nous n’avons rien à cacher. » C’est par cette formule que Pierre Bertinotti, élu Grand maître du Grand Orient de France en août 2025, entend combattre les nombreux fantasmes associés à la franc-maçonnerie.
Interrogé par Imaz Press lors de son passage à La Réunion, il a reconnu que l’institution maçonnique conservait auprès du grand public une image souvent négative, alimentée par le secret, les soupçons d’entraide entre initiés ou encore l’idée d’un réseau exerçant une influence dissimulée sur la société.
À La Réunion, le Grand Orient de France compterait 22 loges et près de 800 membres, hommes et femmes. À l’échelle de l’ensemble des territoires ultramarins, une soixantaine de loges seraient actuellement en activité.
UNE FRANC-MAÇONNERIE ENCORE ENTOURÉE DE MÉFIANCE
Secte, réseau d’influence, cercle réservé à une élite : les qualificatifs employés pour désigner la franc-maçonnerie sont nombreux. Pierre Bertinotti estime qu’une partie de cette méfiance repose sur des informations incomplètes ou mal comprises.
Le Grand maître du GODF reconnaît néanmoins que certaines dérives ont pu exister dans l’histoire de la franc-maçonnerie, notamment au sein de structures qualifiées d’« affairistes ».
L’exemple le plus célèbre reste celui de la loge italienne Propaganda Due, plus connue sous le nom de P2. Dirigée par Licio Gelli dans les années 1970, elle avait rassemblé des personnalités influentes issues des milieux politiques, économiques, militaires et médiatiques. Ses agissements, contraires aux principes maçonniques, avaient conduit le Grand Orient d’Italie à la suspendre en 1976.
Pour Pierre Bertinotti, de telles pratiques ne correspondent pas à l’idéal défendu par le Grand Orient de France, qui affirme rejeter les arrangements personnels, les discriminations et l’utilisation de l’appartenance maçonnique à des fins privées.
SECRET MAÇONNIQUE OU SIMPLE DISCRÉTION ?
Malgré cette volonté affichée d’ouverture, la franc-maçonnerie reste un cercle privé dont les réunions, appelées « tenues », ne sont pas accessibles au public.
Les rites d’initiation, les symboles et les règles de fonctionnement internes contribuent également à entretenir une part de mystère. De nombreux membres choisissent par ailleurs de ne pas révéler leur appartenance.
La règle traditionnellement appliquée est claire : un franc-maçon peut librement déclarer sa propre qualité, mais il ne doit jamais révéler celle d’un autre membre sans son accord.
Pierre Bertinotti rappelle également que les échanges tenus à l’intérieur des loges doivent rester confidentiels. Cette discrétion permettrait aux participants de s’exprimer librement, sans craindre que leurs propos soient ensuite diffusés ou utilisés à l’extérieur.
Face aux idées reçues et à la multiplication des discours hostiles sur les réseaux sociaux, le Grand maître souhaite désormais adopter une communication plus visible et plus offensive.
HUMANISME, UNIVERSALISME ET ÉCOUTE DE L’AUTRE
Le Grand Orient de France présente l’humanisme et l’universalisme comme deux de ses principes fondamentaux.
L’humanisme consiste à placer l’être humain au centre des préoccupations sociales et politiques. L’universalisme repose sur l’idée que tous les êtres humains sont égaux, indépendamment de leur origine, de leur religion, de leur sexe ou de leur condition sociale.
Dans les loges, les francs-maçons peuvent avoir des opinions politiques, philosophiques ou spirituelles très différentes. Selon Pierre Bertinotti, leur objectif n’est pas nécessairement de parvenir à une position commune, mais d’enrichir leur réflexion grâce à l’écoute et à la confrontation respectueuse des idées.
Le Grand maître assure également que le GODF ne dispose d’aucun pouvoir absolu. Il revendique plutôt une capacité d’influence intellectuelle, comparable à celle d’autres associations ou organisations participant au débat public.
DES LOGES TOURNÉES VERS LES QUESTIONS DE SOCIÉTÉ
D’après Pierre Bertinotti, près de 80 % du temps passé en loge serait consacré à des exposés et à des échanges sur des sujets de société.
Un membre présente généralement un travail préparé à l’avance, traditionnellement appelé une planche. Après son intervention, les autres participants peuvent prendre la parole selon des règles précises, sans interruption ni confrontation personnelle.
Parmi les thèmes récemment étudiés par le Grand Orient de France figurent notamment l’intelligence artificielle, la fin de vie, la refondation du pacte social ou encore la laïcité à l’école.
L’obédience peut ensuite transmettre ses analyses aux pouvoirs publics. Un livre blanc consacré à la laïcité dans le milieu scolaire a par exemple été remis au ministère de l’Éducation nationale.
Pierre Bertinotti précise cependant que ces contributions ne constituent pas des décisions imposées aux responsables politiques. Elles doivent être considérées comme des propositions formulées dans le cadre de la démocratie participative.
LA QUESTION DES INÉGALITÉS À LA RÉUNION
Lors de son déplacement, le Grand maître du Grand Orient de France a également évoqué les réalités propres à La Réunion.
Il considère que la lutte contre les inégalités, notamment grâce à l’accès au savoir et à l’éducation, constitue un enjeu essentiel pour le territoire. Il appelle également à reconnaître les conséquences persistantes du passé colonial dans les départements et régions d’Outre-mer.
Selon lui, ignorer les blessures historiques revient à empêcher leur compréhension et leur dépassement. La reconnaissance de l’histoire serait donc une étape nécessaire pour construire une société plus égalitaire.
COMMENT DEVENIR FRANC-MAÇON AU GRAND ORIENT DE FRANCE ?
L’entrée au Grand Orient de France n’est pas uniquement réservée aux personnes disposant déjà d’un parrain. Toute personne intéressée peut adresser une candidature accompagnée d’une lettre de motivation et d’un curriculum vitae.
La demande est ensuite transmise à une loge susceptible de correspondre au profil du candidat. Plusieurs rencontres sont organisées afin d’examiner sa situation personnelle, ses engagements, ses opinions philosophiques et ses motivations.
La candidature est finalement soumise au vote des membres de la loge, traditionnellement à l’aide de boules blanches et noires. Une majorité favorable permet de poursuivre le processus conduisant à l’initiation.
Le candidat doit notamment être considéré comme « libre et de bonnes mœurs ». Cette expression ancienne désigne, dans la conception maçonnique, une personne capable de réfléchir librement, de se remettre en question et de travailler sur elle-même.
UNE OUVERTURE AUX FEMMES ENCORE INCOMPLÈTE
Le Grand Orient de France compterait aujourd’hui environ 55 000 membres, dont près de 1 600 âgés de moins de 35 ans.
Si certaines loges du GODF accueillent désormais des femmes, leur présence reste minoritaire. Une soixantaine de loges procéderaient actuellement à des initiations féminines.
Pierre Bertinotti reconnaît lui-même que le machisme et le sexisme n’ont pas totalement disparu du monde maçonnique. L’ouverture des loges et la place accordée aux femmes demeurent ainsi des enjeux importants pour l’avenir de l’obédience.
Malgré son fonctionnement privé et ses traditions codifiées, le Grand Orient de France affirme poursuivre un objectif collectif : contribuer à la réflexion citoyenne et agir en faveur de l’intérêt général.
La démarche de Pierre Bertinotti à La Réunion illustre cette volonté de rendre la franc-maçonnerie plus compréhensible, sans pour autant renoncer à la discrétion qui caractérise la vie des loges.
D’après les déclarations de Pierre Bertinotti recueillies par Imaz Press Réunion.


