Dans cette contribution pleine d’esprit, Gérard L. interroge avec humour et profondeur les grandes questions initiatiques : d’où venons-nous, qui sommes-nous, et où allons-nous ? Entre références maçonniques, clins d’œil philosophiques et autodérision, ce texte invite à regarder le chemin intérieur comme un chantier permanent, où le doute devient parfois la plus belle des lumières.
« On m’a demandé un jour : “D’où viens-tu ?” J’ai répondu : “Attendez, je vérifie si je m’y trouve encore.” Voici donc l’enquête la plus approximative jamais menée sur moi-même. »
I. D’OÙ JE VIENS ?
Quantité de maçons s’imaginent connaître la maçonnerie, alors qu’ils ne soupçonnent même pas l’existence de ses mystères et de son ésotérisme.
« Oswald Wirth, Le Livre de l’Apprenti, p.118 »

Autrement dit : beaucoup savent poser des briques, mais bien peu savent sur quoi ils marchent. Et parfois, ils marchent dessus comme on piétine un trésor sans même remarquer qu’il brille.
Je viens de cet endroit-là : celui où l’on croit savoir, alors qu’on ne fait que réciter. Où l’on confond la répétition avec la compréhension, et le rituel avec l’initiation. Un monde où certains agitent des symboles comme des porte-clés, persuadés que ça suffit pour ouvrir des portes.
Moi, je viens du doute, le vrai, celui qui gratte un peu. Celui qui oblige à regarder sous la pierre plutôt que de se contenter de la polir. Celui qui rappelle que l’ignorance n’est pas une honte… sauf quand on la déguise en certitude.
Bref, je viens de l’ombre, mais au moins je sais que j’y suis passé.
- Je viens d’où ?
La perfection n’existe pas sur Terre. Ce qui, entre nous, explique assez bien mon état actuel. Mais alors, d’où je viens ?
De la poussière d’étoiles, disent les poètes. D’un chantier en retard, disent les compagnons. D’un paradoxe permanent, dirait Pierre Dac : « Je suis né très jeune dans un monde très vieux. »
L’origine, au fond, c’est comme un point de repère qui bouge tout le temps. Pour Pico Iyer, notre “home”, ce n’est pas un lieu, c’est un ressenti. Donc, quand on me demande “d’où viens-tu ?”, je réponds souvent : “d’à peu près par-là”.
C’est une question de vibration. Certains viennent d’un pays, moi je viens d’une émotion passagère. Bref : je suis domicilié dans un sentiment.
III. D’où venez-vous, mon frère ?
– De la loge de Saint Jean. Oui, mais de quel Jean ? Jean le Baptiste, ou Jean l’Évangéliste ?
La question divise plus que la politique à table. On a vu des frères rester courtois pendant trois heures de tenue… et s’écharper ensuite sur “leur” Jean autour d’un café tiède.
Le Baptiste ? Lui, il plonge les croyants dans l’eau. C’est le Jean pratique, le Jean qui mouille la chemise, littéralement. Un type qui ne craint pas de retrousser les manches pour remettre un peu d’ordre dans les âmes. Bref, le Jean “maillot de bain”.
L’Évangéliste, lui, ne trempe rien du tout. Il écrit. Il médite. Il plane parfois un peu haut, mais avec style. C’est le Jean “bibliothèque”, celui qui préfère les idées aux éclaboussures.
Entre l’eau et le verbe, on trouve donc tout le spectre du maçon : du frère qui arrive en tenue avec un parapluie “au cas où”, au frère qui cite trois versets avant même d’avoir dit bonsoir.
Deux Jean pour une même loge : le corps et l’esprit, le faiseur et le penseur. L’un construit le temple, l’autre en fait le plan de coupe. Sans eux, on aurait des colonnes sans idées… ou des idées sans colonnes. Et dans les deux cas, ça s’écroulerait assez vite.
Au fond, d’où venons-nous ? Probablement d’un joyeux malentendu entre deux saints qui n’ont jamais demandé à être mis en concurrence. Mais comme souvent en maçonnerie, c’est dans la tension que naît la lumière. Et parfois, un peu de mauvaise foi aussi, mais fraternelle, évidemment.
IV. Le Janus maçonnique
Nos loges descendent des confréries de Saint Jean, qui elles-mêmes datent d’un temps où l’on sculptait des cathédrales avec des marteaux et beaucoup de foi (dans les échafaudages surtout).
Saint Jean, disait-on, c’est le Janus à deux visages : celui qui regarde à la fois derrière et devant. Autrement dit, le seul qui sache où il a mis les pieds et ce vers quoi il fonce.
Moralité : pour construire l’avenir, il faut regarder le passé, mais pas trop longtemps, sinon on se prend le mur du futur.
Mais l’origine, philosophons un peu
Poser la question « D’où je viens ? », c’est taquiner la philosophie. Car si l’on écoute Socrate, se connaître soi-même, c’est déjà pas mal. Mais attention, Socrate n’avait ni miroir IKEA ni selfies.
Or, tout commence au temple de Delphes : “Connais-toi toi-même.” Facile à dire. Plus dur à faire quand on passe déjà sa vie à se chercher ses clés.
Héraclite, lui, disait “Je me suis cherché moi-même.” Il aurait mieux fait de demander : “Quelqu’un m’a vu passer ?”
Critias pensait qu’être sage consistait à se connaître soi-même. Socrate lui répondit gentiment : “C’est impossible. Même ton oreille ne s’entend pas.” Ce à quoi Critias, probablement vexé, aurait pu répondre : “Oui, mais elle entend tes sarcasmes.”
V. Mais qui suis-je alors ?
Grande question. “Qui suis-je ?” englobe tout : le temporel, le spirituel, et même le social (surtout au moment de déclarer ses impôts).
Selon Mel Schwartz, « je suis un potentiel ». Un potentiel de quoi ? Ça, il ne le dit pas. Personnellement, je me définis comme un potentiel en veille, prêt à se réveiller dès qu’on m’apporte un café.
“Je suis” : I am, en anglais… L’intention qui mène à l’attention, qui mène à la manifestation. Autrement dit : je pense à un gâteau, j’y prête attention… et soudain il se manifeste dans mon frigo. Voilà mon ésotérisme pratique.
Descartes, Shakespeare et compagnie
Descartes disait :
Je pense, donc je suis.
Ce à quoi Pierre Dac aurait ajouté : “Je ne pense pas, donc je suis en vacances.”
Et Shakespeare : To be or not to be, ce qui, traduit en maçon : “Être ou ne pas être sur le chantier à l’heure.”
Parce que penser qu’on pense, c’est déjà beaucoup. Mais penser qu’on est, c’est un peu prétentieux ; alors que douter, c’est élégant. Le doute, c’est ce qui nous prouve qu’on fonctionne encore.
VI. Et finalement…
Alors, d’où je viens ? D’un rêve, peut-être. Sopico le dit bien : “Tu sais là d’où je viens, tu ne sais pas si c’est réel.”
Moi non plus, à vrai dire.
Mais au fond, cette quête-là, entre le balai du doute et la truelle de la foi, c’est notre architecture intérieure. Nous bâtissons avec ce que nous ne comprenons pas, et nous décorons ce que nous croyons savoir.
Et pour paraphraser Paolo Coelho, que Pierre Dac aurait sans doute apprécié :
“Le maître, ce n’est pas celui qui enseigne quelque chose, mais celui qui pousse son élève à découvrir ce qu’il savait déjà.”
Ou, pour le dire autrement :
“Le vrai maître, c’est celui qui fait croire à l’élève qu’il a eu l’idée tout seul.”
VII. OÙ JE VAIS ?
Si je savais où je vais, je marcherais plus droit. Mais comme disait Woody Allen : “Je m’intéresse beaucoup à l’avenir, car c’est là que je compte passer le reste de ma vie.”
Le problème, c’est que l’avenir n’a pas de GPS. Il a juste un sens de l’humour douteux.
Les maçons parlent de “chemin initiatique”. Très bien. Mais personne ne dit que ce chemin ressemble parfois à un escalier en colimaçon construit par un apprenti distrait.
Où je vais ? Probablement là où mes doutes me poussent et où mes certitudes refusent d’aller. Un endroit où l’on avance en tâtonnant, comme dans un temple dont on aurait oublié d’allumer les chandelles.
Les anciens disaient : “Marche.” Ils ne précisaient pas la direction. C’est peut-être ça, le secret : avancer, même si on ne sait pas si c’est vers la lumière ou vers l’interrupteur.
Et si je me perds ? Alors je ferai comme toujours : je prétendrai que c’était prévu.
VIII. Épilogue
Ainsi, je viens probablement d’un endroit flou entre la truelle et la métaphore. Un lieu invisible où l’on rit de ce qu’on ne sait pas, et où l’on construit avec des doutes solides comme le granit.
Et si la perfection n’existe pas sur Terre, je revendique au moins le permis de construire pour le ridicule sublime, ce chef‑d’œuvre inconnu qu’on appelle “moi”.
Mais au fond, ce “moi” n’est jamais terminé. C’est un chantier permanent, avec des échafaudages qui grincent, des plans qu’on redessine, et des pierres qu’on replace chaque fois qu’un doute passe par là. Je suis un bâtiment en travaux, avec un panneau “Attention, poussière d’âme”.
On dit que le maçon taille sa pierre pour qu’elle trouve sa place dans le Temple. Moi, je taille surtout mes certitudes, parce qu’elles dépassent toujours un peu. Et quand je crois avoir fini, je découvre un angle que j’avais oublié, un défaut que je n’avais pas vu, ou une lumière que je n’avais pas comprise.
Alors je recommence. Parce que c’est ça, le vrai secret : on ne devient jamais, on devient encore.
Et si un jour on me demande : “Où en es‑tu de ta construction ?”, je répondrai simplement : “J’avance. Lentement, mais avec joie. Et parfois même avec un niveau à bulle.”
Car au final, nous ne sommes pas les architectes de nous‑mêmes : nous sommes les ouvriers d’un mystère qui nous dépasse, les apprentis d’une œuvre dont nous ne verrons jamais l’achèvement, mais dont chaque coup de maillet nous rapproche un peu de la lumière, ou au moins de l’interrupteur.
GLEF.05/2024


