Pourquoi n’y a-t-il pas de femmes dans la franc-maçonnerie régulière ? La réponse honnête tient en peu de mots : parce que les règles de reconnaissance de cette maçonnerie l’interdisent. Tout le reste relève souvent de l’habillage intellectuel destiné à transformer une convention historique en vérité initiatique éternelle.
On nous explique ainsi que l’homme aurait besoin d’un espace protégé pour « être pleinement lui-même ». Curieuse conception de la virilité que celle qui ne pourrait s’épanouir qu’à condition de tenir les femmes à distance ! Si la présence féminine suffit à empêcher un homme de penser, de parler librement ou de travailler sur lui-même, le problème n’est peut-être pas la mixité, mais la fragilité de cet homme.

Vient ensuite l’argument du rituel prétendument « spécifiquement masculin », qui ne pourrait produire aucun effet profond sur une femme. Affirmation commode, mais invérifiable. Depuis quand celui qui refuse à l’autre l’accès à une expérience peut-il décider à sa place que cette expérience ne lui conviendrait pas ? Voilà une étrange manière de pratiquer le doute philosophique : conclure avant même d’avoir observé.
Quant aux différences biologiques, psychologiques ou sociales entre hommes et femmes, elles existent évidemment. Mais les brandir pour décréter l’incompatibilité initiatique revient à confondre différence et incapacité. Les francs-maçons ne sont pourtant pas identiques entre eux : leurs sensibilités, leurs histoires, leurs croyances et leurs tempéraments divergent profondément. Personne n’en conclut que le rituel ne peut transformer que les hommes correspondant à un modèle unique.
Le véritable sujet n’est d’ailleurs pas de savoir si une loge a le droit de demeurer masculine. La liberté d’association autorise parfaitement la non-mixité, masculine comme féminine. Le malaise commence lorsque ce choix pratique se déguise en nécessité métaphysique et lorsque l’on prétend que les femmes seraient, par nature, moins réceptives à la démarche maçonnique.
Il existe des obédiences féminines et mixtes dans lesquelles des femmes travaillent, transmettent, dirigent des loges et vivent une expérience initiatique qu’elles jugent pleinement transformatrice. Les qualifier d’« irrégulières » ne démontre pas leur infériorité. Cela signifie seulement qu’elles ne répondent pas aux critères de reconnaissance définis par ceux qui se proclament eux-mêmes réguliers. Le cercle est parfaitement fermé : nous sommes légitimes parce que nos règles disent que nous le sommes.
Une franc-maçonnerie masculine peut parfaitement assumer ce qu’elle est sans inventer une théorie de l’inaptitude féminine. Elle pourrait simplement déclarer : « Nous avons choisi de travailler entre hommes. » Ce serait clair, respectable et surtout plus courageux que de convoquer l’anthropologie, Dieu, la biologie et les Anciens Devoirs pour justifier une porte que l’on souhaite garder fermée.
La tradition mérite d’être transmise. Elle ne mérite pas d’être transformée en alibi. Car lorsqu’une institution initiatique cesse d’interroger ses propres certitudes, elle ne protège plus un héritage : elle entretient une habitude.
RÉFÉRENCES
- Jaime Paul Lamb, « Pourquoi n’y a-t-il pas de femmes dans la franc-maçonnerie régulière ? », article publié le 24 août 2019 sur Freemason.pt.
- Traduction française d’António Jorge, membre de la Respectable Loge Mestre Affonso Domingues n° 5, de l’Ex-Libris Lodge n° 3765 et de la Lodge of Discovery n° 9409.
- United Grand Lodge of England, règles et recommandations relatives au changement de genre des membres et des candidats à la franc-maçonnerie.
- Honourable Fraternity of Ancient Freemasons, obédience maçonnique féminine britannique.
- Ordre maçonnique mixte international Le Droit Humain.
- Anciens Devoirs et principes de reconnaissance traditionnellement invoqués par les grandes loges dites régulières.


