« Je pense, donc je suis », disait Descartes.
Formule brillante, courte, efficace, presque parfaite pour une planche de dix minutes. Sauf qu’en franc-maçonnerie, le frère qui arrive en loge en déclarant : « Je pense, donc je suis », risque surtout d’entendre intérieurement une petite voix lui répondre :
« Très bien mon Frère… mais as-tu pensé à te taire ? »
Car en loge, penser ne suffit pas. Encore faut-il penser juste, penser humblement, penser sans transformer sa pensée en discours de trois quarts d’heure sur « la symbolique comparée de la poussière sur le pavé mosaïque ».
Descartes doute de tout. Le Maçon aussi. Il doute de ses certitudes, de ses préjugés, de ses passions, de ses angles mal dégrossis. Il doute même parfois de la durée annoncée des travaux, surtout quand un frère commence sa planche par :
« Je serai bref. »
Là, tout initié expérimenté sait qu’il est déjà trop tard.

Le fameux cogito cartésien pourrait donc devenir, dans une version maçonnique légèrement revisitée :
« Je doute, donc je cherche. Je cherche, donc je travaille. Je travaille, donc je me taille. »
Et c’est déjà moins confortable.
Parce que le « je pense donc je suis » peut vite devenir dangereux si le « je » prend toute la place. En loge, le « je » est invité à se présenter, puis à se calmer. Il entre avec son ego, ses opinions, ses grandes idées, ses petites blessures, ses vérités toutes faites. Puis, progressivement, le maillet, le ciseau, le silence et les symboles lui murmurent :
« Mon cher ami, tu es peut-être, mais tu n’es pas encore vraiment construit. »
Le Cabinet de Réflexion est probablement l’endroit le plus cartésien de la franc-maçonnerie. On y est seul, face à soi-même, dans une atmosphère où même le mobilier semble vous dire :
« Tu pensais être quelqu’un ? Très bien. Maintenant, voyons ce qu’il reste quand on enlève les apparences. »
Descartes cherche une certitude absolue. Le profane, lui, cherche parfois surtout à comprendre pourquoi on lui a retiré ses métaux, pourquoi il fait sombre, et pourquoi il y a autant de symboles qui donnent l’impression d’avoir été décorés par un philosophe mélancolique et un alchimiste mal réveillé.
Mais au fond, l’idée est la même : il faut passer par le doute pour atteindre une vérité plus profonde.
Le problème, c’est que penser peut aussi devenir une magnifique excuse pour ne rien faire. Certains pensent la fraternité, mais oublient de la pratiquer. D’autres pensent la tolérance, mais s’étranglent dès qu’un frère n’est pas d’accord avec eux. Certains pensent la Lumière, mais la gardent soigneusement pour eux, au cas où elle manquerait à la prochaine tenue.
Or la franc-maçonnerie ne dit pas seulement :
« Pense. »
Elle dit aussi :
« Travaille. »
C’est là toute la différence.
Descartes part du doute pour fonder la pensée. Le Maçon part de la pierre brute pour fonder son œuvre. L’un dit : « Je pense donc je suis. » L’autre pourrait dire :
« Je me travaille, donc je deviens. »
Car être, c’est bien. Devenir, c’est mieux.
Le Maçon ne cherche pas seulement à prouver son existence. Il cherche à lui donner une direction. Il ne suffit pas de dire : « Je suis. » Encore faut-il se demander :
« Que suis-je en train de construire ? »
« Quelle pierre suis-je pour le Temple ? »
« Suis-je une colonne solide ou seulement un frère qui aime beaucoup entendre sa propre voix résonner sous la voûte étoilée ? »
La pensée maçonnique n’est donc pas une pensée qui gonfle l’individu. C’est une pensée qui le polit. Elle ne fait pas de l’homme un petit soleil personnel éclairant uniquement son nombril. Elle l’invite à devenir une lumière parmi d’autres, dans une chaîne où chacun éclaire sans aveugler.
Alors, oui, Descartes avait raison :
je pense, donc je suis.
Mais le Maçon ajoutera peut-être, avec un sourire :
je doute, donc j’apprends ;
je me tais, donc j’écoute ;
je travaille, donc je deviens ;
et parfois, je planche… donc mes frères patientent.
Finalement, le véritable cogito maçonnique pourrait tenir en une formule simple :
« Je pense, donc je suis… mais je travaille, donc je m’élève. »


