Être Frère ou Sœur ne signifie pas toujours être ami
La franc-maçonnerie se définit volontiers comme une fraternité initiatique. Le mot est central, presque sacré. Pourtant, derrière cette évidence apparente, une question demeure, souvent tue mais profondément humaine :
un Frère est-il nécessairement un ami ?
Cette interrogation, abordée avec finesse par Jacques Tornay dans un éditorial de la revue ALPINA, demeure d’une brûlante actualité. Elle touche à la nature même des liens qui unissent les francs-maçons entre eux, au-delà des rituels, des discours et des idéaux proclamés.
Fraternité : un devoir avant d’être un sentiment
La fraternité maçonnique ne repose pas sur l’affect. Elle est d’abord un engagement moral.
On ne choisit pas ses Frères et ses Sœurs comme on choisit ses amis. L’initiation nous fait entrer dans une famille symbolique, fondée sur un langage commun, des valeurs partagées et une méthode de travail identique.

Ainsi, la fraternité implique une obligation :
celle d’apporter aide, soutien et assistance à tout Frère ou Sœur dans le besoin — qu’il ou elle nous soit connu(e) ou non.
C’est là une différence majeure avec l’amitié. La fraternité ne se limite pas à l’affinité, à la sympathie ou à la proximité personnelle. Elle dépasse les préférences individuelles et s’exerce même lorsque rien, humainement, ne nous rapproche.
Une fraternité qui se réduirait au cercle restreint de nos relations serait une fraternité affaiblie, voire dévoyée.
L’amitié : un lien rare, exigeant et personnel
L’amitié, quant à elle, ne se décrète pas. Elle se construit lentement, à travers le temps, la confiance, l’épreuve partagée.
Les véritables amis sont peu nombreux. Ils ne sont pas anonymes. Ils sont ceux devant qui l’on peut se montrer sans masque.
En franc-maçonnerie, l’initiation constitue une expérience fondatrice commune. À ce titre, on pourrait espérer que la loge soit aussi un lieu d’amitié. Mais la réalité est plus nuancée.
La communauté initiatique ne garantit pas automatiquement la proximité du cœur.
L’amitié demande une attention réciproque, une disponibilité sincère, une estime manifestée. Elle suppose un effort constant, et nul ne peut se plaindre d’en manquer s’il n’en offre pas lui-même.
Peut-on être à la fois Frère et ami ?
Idéalement, oui.
Mais ce n’est ni automatique, ni obligatoire.
Un Frère peut ne jamais devenir un ami, sans que cela constitue un échec maçonnique.
Inversement, une amitié authentique née en loge peut enrichir profondément le travail initiatique, à condition qu’elle ne se transforme ni en clan, ni en connivence exclusive.
La vigilance est d’autant plus nécessaire que fraternité et amitié ont des ennemis communs :
les intérêts matériels, les conflits d’ego, les passions profanes, ce que la tradition appelle symboliquement les « métaux ».
Combien de liens ont été rompus par l’argent, le pouvoir, le désir ou l’ambition mal maîtrisée ?
Ces dérives obscurcissent le regard, altèrent le jugement et finissent par briser aussi bien l’amitié que la fraternité.
Ne pas brader ce qui a de la valeur
Fraternité et amitié sont des valeurs élevées.
Elles exigent d’être connues, comprises et respectées, sans naïveté mais sans cynisme.
Plutôt que de proclamer la fraternité, il convient de la mettre en œuvre, concrètement, humblement.
Une action sincère vaut toujours mieux qu’un discours brillant.
C’est en donnant corps à ces exigences — dans la loge comme dans la Cité — que la franc-maçonnerie peut rester fidèle à sa vocation : travailler à l’amélioration de l’Homme et du monde.
Référence
Jacques Tornay,
« Mon Frère – mon ami »,
Éditorial, Revue maçonnique ALPINA,
Grande Loge Suisse Alpina, octobre 2008.


