Depuis plusieurs années, la tragédie sécuritaire que traverse le Mali alimente des discours de plus en plus radicaux, mêlant douleur légitime, colère populaire et théories complotistes. L’article attribué à Yoro Sow, publié par L’Inter de Bamako et relayé sur certains sites, illustre parfaitement cette dérive : il établit un lien direct entre les massacres intercommunautaires, la crise politico-militaire et une prétendue implication de la Franc-maçonnerie, présentée comme une « secte satanique » responsable de crimes rituels.
Un tel récit mérite d’être analysé avec rigueur, tant pour ce qu’il révèle du désarroi d’une société meurtrie que pour les dangers qu’il fait peser sur la cohésion nationale et la vérité historique.
UNE CRISE RÉELLE, DES RESPONSABILITÉS COMPLEXES
Nul ne conteste la gravité de la situation malienne depuis le coup d’État du 22 mars 2012, qui a renversé le président Amadou Toumani Touré.
Depuis lors, le pays est confronté à une combinaison explosive :
- effondrement de l’État dans certaines régions,
- violences djihadistes,
- conflits intercommunautaires (notamment entre Peuls et Dogons),
- trafics criminels,
- interventions étrangères,
- fragilités institutionnelles internes.
Les massacres de Koulogon, Ogossagou, Sobane-Da, Nampala ou Dioura sont des drames humains majeurs, reconnus et documentés par l’ONU, les ONG internationales et les autorités maliennes elles-mêmes. Mais leur instrumentalisation idéologique constitue une autre forme de violence.

📌 Référence originale de l’article source sur le sujet :
Mali : Crime Rituel: Les Francs-maçons maliens derrière les massacres, Maliactu.net, publié le 17 juin 2019 — https://maliactu.net/mali-crime-rituel-les-francs-macons-maliens-derriere-les-massacres/
LE GLISSEMENT VERS LE COMPLOTISME
Le texte incriminé opère un glissement classique du raisonnement complotiste :
- désignation d’un ennemi occulte unique,
- amalgame entre symboles, monuments, partis politiques et crimes de masse,
- accusations sans preuves (crimes rituels, sacrifices humains, trafic de sang),
- personnalisation du mal autour de dirigeants politiques présentés comme membres de loges secrètes.
Ainsi, l’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta est désigné comme le « Grand Maître » d’une prétendue Grande Loge nationale malienne, présenté comme responsable indirect des massacres.
Ces affirmations, souvent reprises sans vérification, ne reposent sur aucune enquête judiciaire sérieuse, mais sur des rumeurs, des témoignages anonymes invérifiables et des citations sorties de leur contexte.

FRANC-MAÇONNERIE : ENTRE FANTASMES ET RÉALITÉ
La Franc-maçonnerie, qu’on l’apprécie ou qu’on la critique, est une société initiatique philosophique présente dans de nombreux pays, y compris en Afrique, depuis le XIXᵉ siècle.
Elle n’est ni homogène, ni centralisée, ni dotée d’un pouvoir occulte mondial. Les accusations de :
- crimes rituels,
- sacrifices humains,
- déclenchement de guerres civiles,
- manipulation magique des peuples par des monuments,
relèvent de mythes anciens, largement utilisés dans l’histoire pour désigner des boucs émissaires en période de crise.
Attribuer à des symboles architecturaux (pyramides, ruches, yeux, monuments) une capacité à provoquer des massacres revient à remplacer l’analyse politique et sociologique par la peur et la superstition.
UN DISCOURS QUI DIVISE ET AFFAIBLIT
Le danger majeur de ce type de narration n’est pas seulement l’erreur factuelle, mais son effet social :
- elle attise la haine contre des groupes désignés,
- elle détourne l’attention des vraies causes (impunité, pauvreté, militarisation, gouvernance),
- elle désarme intellectuellement les citoyens, en leur faisant croire que tout est joué par des forces occultes.
Dans un pays déjà fracturé, ce discours contribue à désunir davantage, là où la reconstruction du Mali exige lucidité, responsabilité et unité.
COMPRENDRE SANS CÉDER À LA PEUR
La souffrance du peuple malien est réelle. Les morts sont réels. L’échec politique et sécuritaire est réel.
Mais le complotisme n’explique pas la violence : il l’accompagne et l’aggrave.
Plutôt que de chercher des coupables mythiques, la société malienne – comme toute société en crise – gagnerait à interroger :
- la chaîne des responsabilités politiques,
- les mécanismes de radicalisation,
- la gestion des conflits communautaires,
- le rôle réel (et non fantasmé) des acteurs internationaux.
EN CONCLUSION
Transformer la Franc-maçonnerie en cause unique des malheurs du Mali relève moins de l’analyse que du besoin humain de donner un visage au chaos.
Mais la vérité, souvent plus complexe et plus inconfortable, reste la seule voie pour espérer sortir durablement de la violence.
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