L’apparition du système maçonnique à trois degrés constitue l’une des mutations les plus décisives de l’histoire de la franc-maçonnerie. Souvent considérée comme allant de soi, cette structure est pourtant le fruit d’une longue évolution, progressive et complexe, qui s’est opérée entre la fin du Moyen Âge et le cœur du XVIIIᵉ siècle. Comprendre cette transformation permet d’éclairer non seulement l’organisation de l’Ordre, mais aussi la profondeur initiatique de son enseignement.
Les racines opératives : une hiérarchie fonctionnelle
Les origines de la franc-maçonnerie se trouvent dans les corporations de tailleurs de pierre de l’Europe médiévale, responsables de la construction des cathédrales et grands édifices. Ces loges opératives possédaient déjà une organisation structurée, attestée par des textes fondateurs comme le manuscrit Regius (vers 1390) ou le manuscrit Cooke (vers 1410).
Le système de grades y répondait à une logique avant tout pratique.
L’Apprenti était en formation, soumis à l’autorité du maître, apprenant les bases du métier et de la discipline morale.
Le Compagnon était un artisan qualifié, capable de travailler de manière autonome, de voyager de chantier en chantier et de maîtriser les savoirs techniques et géométriques nécessaires à la construction.
Mais ce que l’on oublie souvent, c’est que le grade de Compagnon comportait en réalité plusieurs niveaux internes, correspondant à des responsabilités croissantes.

Les trois classes du Compagnonnage : la matrice du système moderne
Au sein du grade de Compagnon existait une hiérarchie sophistiquée que l’on peut résumer en trois classes :
- une classe ouvrière, composée d’artisans compétents mais exécutants ;
- une classe supérieure, chargée de la surveillance, de l’organisation et de la transmission du savoir ;
- une classe dirigeante, incarnée symboliquement par Salomon, Hiram roi de Tyr et Hiram Abiff, détenteurs de l’autorité et de la connaissance ultime.
Cette structuration interne contenait déjà, en germe, le futur système des trois degrés distincts. Ce qui n’était encore qu’une progression interne au sein d’un même grade allait progressivement se transformer en un parcours initiatique autonome.
Le passage à la maçonnerie spéculative
À partir du XVIIᵉ siècle, avec le déclin des grands chantiers, les loges opératives commencèrent à accueillir des membres non artisans, attirés par la dimension morale, symbolique et philosophique de l’Ordre. C’est la naissance progressive de la franc-maçonnerie spéculative.
Les premiers rituels attestés, comme ceux décrits dans le manuscrit d’Édimbourg de 1696, montrent encore un système à deux degrés : Apprenti et Compagnon. Toutefois, les mutations intellectuelles de l’époque — marquée par les Lumières, le développement scientifique et l’intérêt pour les sagesses anciennes — allaient favoriser une profonde réorganisation du système initiatique.
La fondation de la Première Grande Loge d’Angleterre en 1717 marque une étape décisive. À partir des années 1720, des traces de plus en plus nombreuses attestent l’émergence d’un Troisième Degré, distinct et plus élaboré.
L’apparition du grade de Maître Maçon
Le nouveau degré qui se met en place au cours des années 1730-1740 n’est pas une simple innovation administrative. Il introduit une transformation radicale du rituel, centrée sur la légende d’Hiram Abiff, maître architecte du Temple de Salomon.
Avec ce récit, la franc-maçonnerie passe d’un enseignement essentiellement didactique à une expérience initiatique vécue, fondée sur la mort symbolique, la perte, la fidélité et la renaissance intérieure. Le Troisième Degré formalise ainsi ce qui correspondait autrefois à la classe supérieure du compagnonnage.
Des textes comme Masonry Dissected de Samuel Prichard (1730) témoignent de la diffusion rapide de cette structure à trois degrés, désormais largement reconnue au milieu du XVIIIᵉ siècle.
Modernes et Anciens : tensions et harmonisation
L’adoption du Troisième Degré ne se fit pas sans résistances. Les loges dites des Modernes et celles des Anciens divergeaient sur l’importance du nouveau degré, de la cérémonie d’installation et de l’Arche Royale.
Ces divergences ne seront pleinement résolues qu’en 1813, lors de la création de la Grande Loge Unie d’Angleterre, qui reconnaît officiellement une « pure et ancienne maçonnerie » composée de trois degrés, complétés par l’Arche Royale. Cette harmonisation consacre définitivement la structure que nous connaissons aujourd’hui, même si certaines juridictions, comme l’Écosse, adopteront certains éléments plus tardivement.
Le sens initiatique du système à trois degrés
Le système moderne à trois degrés constitue un cheminement cohérent :
- l’Apprenti travaille la pierre brute, la morale et la discipline intérieure ;
- le Compagnon développe l’intellect, la connaissance et l’application des principes ;
- le Maître Maçon affronte les grandes questions de la mort, du sens et de la transmission.
La cérémonie d’installation du Maître prolonge cet ensemble en rappelant la dimension de responsabilité et de gouvernance, héritée de l’ancienne classe dirigeante.
Une clé de lecture pour le maçon contemporain
Comprendre l’évolution historique des degrés n’est pas un simple exercice érudit. C’est une clé de lecture essentielle pour donner sens aux rituels, éviter une pratique mécanique et redonner à l’initiation sa profondeur originelle.
Le système des trois degrés n’est pas figé : il est l’héritier d’une longue maturation, destinée à accompagner l’homme de la formation morale à la maturité spirituelle. En cela, il demeure d’une actualité saisissante, fidèle à sa vocation première : transformer l’individu pour mieux éclairer le monde.
Auteur : M.J.C.


