Il arrive parfois qu’un simple bâtiment, aperçu au détour d’une rue, suffise à déclencher l’imaginaire le plus débridé. Une porte massive, quelques symboles mal compris, un nom chuchoté… et voilà qu’un temple maçonnique devient, aux yeux de certains, le fief des Illuminati ou le centre nerveux d’un complot mondial. L’anecdote prête à sourire, mais elle dit beaucoup de notre rapport collectif à la franc-maçonnerie.
Depuis toujours, la maçonnerie avance sur une ligne de crête : ni secrète, ni transparente, mais discrète. Cette discrétion n’est pas un artifice. Elle est d’abord un acte de respect : respect des rites, respect de l’intimité initiatique, respect surtout du choix individuel de chaque Frère de révéler — ou non — son appartenance. Car être franc-maçon n’est pas un étendard imposé, mais une démarche personnelle.

Historiquement, cette prudence fut souvent une nécessité. Dans certaines régions, à certaines époques, afficher son appartenance exposait à la persécution, à la mise à l’écart sociale, professionnelle ou même judiciaire. Ces réalités ne peuvent être niées, ni oubliées. Mais le monde change. Les contextes évoluent. Et la question mérite aujourd’hui d’être reposée sans tabou : la discrétion systématique sert-elle encore la franc-maçonnerie ?
Car un paradoxe s’impose à nous. Plus les francs-maçons se taisent, plus d’autres parlent à leur place. Et rarement pour dire vrai. Le silence, lorsqu’il devient collectif, est aussitôt comblé par les fantasmes : réseaux occultes, pouvoirs cachés, manipulations obscures. À force de vouloir se protéger, nous laissons parfois croire que nous avons quelque chose à cacher. Et ce malentendu nourrit précisément ce que nous déplorons.
Il faut le dire clairement : la franc-maçonnerie n’est pas un complot, mais un chemin. Un chemin exigeant, fait de travail sur soi, de remise en question, d’effort moral et intellectuel. Un lieu où l’on apprend davantage à se taire pour écouter, à douter pour comprendre, à construire plutôt qu’à dominer. Rien de spectaculaire. Rien de sulfureux. Et pourtant, c’est cette banalité exigeante qui dérange le plus les marchands de peur et de sensationnel.
Affirmer calmement son appartenance maçonnique, ce n’est pas provoquer. Ce n’est pas convertir. Ce n’est pas s’exposer inutilement. C’est parfois simplement assumer que l’on cherche à devenir un homme meilleur, et que l’on accepte d’être jugé à l’aune de cette exigence. C’est dire : « Regardez-moi tel que je suis. Si c’est cela être franc-maçon, alors jugez par vous-mêmes. »
Bien entendu, nul ne saurait imposer cette visibilité. Chaque Frère connaît ses contraintes, son histoire, son environnement. Le choix de la discrétion reste légitime, respectable, inviolable. Mais peut-être est-il salutaire de s’interroger, de temps à autre, sur ce choix. Non par bravade, mais par fidélité à l’idéal maçonnique lui-même : éclairer plutôt que masquer, élever plutôt que dissimuler.
Car si la franc-maçonnerie veut être utile à la société, elle ne peut l’être uniquement dans l’ombre. Elle l’est aussi par l’exemple. Et l’exemple suppose parfois d’accepter le regard de l’autre, même imparfait, même biaisé. À force de pierres posées au grand jour, les murs de la méfiance finissent par se fissurer.
Entre le couvert et le découvert, il n’y a pas de dogme. Il y a une responsabilité. Celle de ne pas laisser le mythe parler plus fort que la réalité.
Billet d’humeur maçonnique de GADLU.INFO


