Chaque année, à l’approche des beaux jours, un étrange rituel se répète dans nos Loges.
Non, il ne s’agit pas du solstice.
Ni d’une augmentation du prix des agapes.
Mais bien de la désignation du Vénérable Maître.
Proposition. Vote. Installation. Discours. Applaudissements. Et soudain… un Frère disparaît.
Il est toujours là physiquement, bien sûr. Mais quelque chose a changé. On le salue différemment. On le regarde avec un mélange de respect, d’attente… et parfois d’inquiétude. Car désormais, il est Vénérable.
Un Frère comme les autres… en théorie
Rappelons-le d’emblée : dans notre Ordre, nous sommes tous Frères et Travailleurs.
En pratique, cependant, l’un d’entre nous hérite pendant un an d’un fauteuil prestigieux, d’un maillet… et d’une montagne de responsabilités dont il n’avait pas toujours mesuré le volume.
Car oui, le Vénérable Maître est censé « diriger les travaux ». Mais très vite, certains semblent penser qu’il doit aussi :
- rédiger les convocations,
- vérifier les comptes,
- consoler les Frères,
- former les Apprentis,
- réparer la cafetière,
- et, si possible, résoudre les conflits universels entre le profane et le sacré.
À ce rythme-là, le Vénérable Maître n’est plus un guide : c’est un couteau suisse.

Chaque Vénérable laisse une trace… parfois visible
Qu’on le veuille ou non, chaque Vénérable transforme la Loge.
Parfois subtilement. Parfois radicalement.
Parfois en changeant l’ordre des planches, parfois en changeant la durée des tenues… et parfois simplement par sa manière de tenir le maillet.
L’enjeu n’est pas d’éviter le changement — il est inévitable — mais de pratiquer ce noble art maçonnique : le changement dans la continuité.
Autrement dit : évoluer sans tout casser.
Rénover sans abattre les murs porteurs.
Et surtout, ne pas transformer une Loge fraternelle en réunion de copropriété sous tension.
Saluer, c’est bien. Sauver, c’est mieux.
Après son installation, le Vénérable entendra souvent le mot « saluer ». Il sera salué à l’ouverture, à la fermeture, parfois même au détour d’un couloir.
Mais permettons-nous d’introduire un mot plus urgent : sauver.
👉 Sauvons le Vénérable Maître.
Comment ? Très simplement :
- Si la Loge a un Secrétaire, qu’il fasse… le secrétariat.
- Si elle a un Trésorier, qu’il s’occupe… de la trésorerie.
- Si elle a un Hospitalier, qu’il veille… au bien-être des Frères.
- Si elle a des Surveillants, qu’ils surveillent… l’avenir.
Le Vénérable coordonne. Il inspire. Il arbitre. Il ne fait pas tout. Et surtout, il ne doit pas tout faire.
Le redoutable Maître Installé
Impossible d’évoquer ce sujet sans parler de cette créature mythique et parfois imprévisible :
le Maître Installé.
Dans sa forme idéale, il est un trésor de sagesse, un soutien discret, une mémoire vivante.
Il se souvient parfaitement de son premier jour dans la chaire de Salomon, quand il découvrit soudain qu’il ne savait plus lire le rituel sans bafouiller.
Mais attention… Il arrive que le Maître Installé oublie qu’il est Ancien.
Et alors apparaît une mutation redoutée : le Vénérable Permanent.
Celui qui connaît tout, a tout vu, et explique subtilement (ou pas) comment lui faisait, pourquoi c’était mieux avant, et pourquoi on ne fait plus jamais comme il faut.
À ce stade, la Loge risque l’invasion d’un phénomène connu : 👉 le “propriétaire de la Loge”.
Rappelons une vérité essentielle : une Loge n’a pas de propriétaire. Elle appartient à tous… et surtout à personne en particulier.
Aider, oui. Remplacer, non.
Sauver le Vénérable Maître, ce n’est ni le déposséder, ni le surprotéger.
C’est :
- l’aider sans l’étouffer,
- proposer sans imposer,
- servir sans gouverner à sa place.
Être « à son service », comme nous aimons le dire… Mais pas faire le travail à sa place — ni contre lui.
Car le Vénérable a été élu pour exercer une fonction précise. Et il mérite une chose essentielle : la confiance fraternelle.
Conclusion (avant l’appel à l’aide)
Sauver le Vénérable Maître, c’est sauver la Loge d’un excès de zèle, d’une surcharge inutile, et parfois… d’elle-même.
C’est rappeler, avec humour et fraternité, que le maillet est plus léger quand il est entouré de Frères conscients de leur rôle.
Alors, Frères :
👉 sauvons le Vénérable Maître. Avant qu’il ne se mette à gérer aussi les agapes… et le monde profane.


