Il y a des peurs qui ne meurent jamais. Elles changent de costume, pas de mécanique. La peur des francs-maçons est une peur recyclable : on la ressort quand le réel devient trop compliqué à expliquer. Et la vraie question n’est pas seulement “qui a peur ?”, mais qui a intérêt à entretenir cette peur.
LA PEUR : UN RÉCIT QUI SE VEND
La franc-maçonnerie est un personnage parfait : discrète, symbolique, peu lisible de l’extérieur. On peut donc lui prêter tout et n’importe quoi. La rumeur adore les zones grises : moins on sait, plus on affirme.
On connaît la litanie :
- “Ils sont partout.”
- “Ils se cooptent.”
- “Ils tirent les ficelles.”
- “Ils contrôlent.”
C’est confortable : un coupable unique, une explication simple.

QUI A PEUR ? CEUX QUI DÉTESTENT LA NUANCE
La nuance oblige à vérifier, à douter, à penser. Or une maçonnerie vivante apprend précisément cela : écouter, confronter des idées, tenir ensemble des contraires, travailler sur soi avant de juger l’autre. Pour les esprits autoritaires, c’est un poison. Ce qui inquiète, ce n’est pas une “puissance”, c’est l’autonomie intérieure.
CEUX QUI ONT BESOIN D’UN BOUC ÉMISSAIRE
Quand une société n’arrive plus à nommer ses causes de malaise (défiance, impuissance, corruption réelle), elle cherche une cible simple. Un “réseau” fait l’affaire. Alors on déroule le scénario :
- on désigne un groupe,
- on lui prête une intention globale,
- on conclut que tout est organisé.
La franc-maçonnerie sert alors de décor mental : elle remplit les vides de l’explication.
CEUX QUI DÉTESTENT UNE FRATERNITÉ SANS DOGME
Une fraternité qui travaille l’éthique, le symbole, la spiritualité ou la philosophie sans imposer une vérité obligatoire dérange. Elle gêne les cléricatures, les idéologies et les moralistes qui veulent l’exclusivité du sens. La maçonnerie n’est pas l’ennemie des convictions : elle est l’ennemie de leur confiscation.
QUESTION PLUS GÊNANTE : ET SI LA PEUR ÉTAIT AUSSI INTERNE ?
Il existe une peur maçonnique : peur de déplaire, de parler, de réveiller l’exigence. Quand la maçonnerie devient seulement sociabilité, routine, ou théâtre sans transposition, elle fabrique ses propres caricatures et offre au fantasme extérieur un angle d’attaque parfait.
La meilleure réponse à l’antimaçonnisme n’est pas un communiqué : c’est une maçonnerie lisible par ses actes, rigoureuse dans ses comportements, claire dans sa finalité.
CE QUE L’ON CRAINT VRAIMENT
On ne craint pas un “secret”. On craint un endroit où l’on apprend à se corriger. Une maçonnerie fidèle à son projet rappelle des choses insupportables :
- la liberté commence par une discipline intérieure,
- la fraternité est un devoir, pas un sentiment,
- la vérité ne se possède pas : elle se cherche,
- l’homme est perfectible, donc responsable.
Alors, qui a peur ? Ceux qui vivent de la simplification, de la suspicion, du ressentiment — et parfois ceux qui ne veulent pas que la maçonnerie redevienne ce qu’elle prétend être.
Et si la vraie peur, au fond, était celle d’une conscience qui s’éveille ?


