L’expression « Anciens Francs-Maçons Libres et Acceptés » intrigue, interroge et nourrit parfois des interprétations fantaisistes. Pourtant, derrière cette formule solennelle se cache une histoire longue, complexe et profondément enracinée dans l’évolution même de la Franc-Maçonnerie.
Pour en comprendre le sens, il faut revenir aux origines opératives de l’Ordre, bien avant sa transformation en société initiatique spéculative.
LE MOT « FRANC-MAÇON » : ENTRE MÉTIER ET SYMBOLE
À l’origine, le terme maçon désigne un bâtisseur, un homme de métier travaillant la pierre. Au Moyen Âge, ces artisans hautement qualifiés étaient regroupés en guildes, véritables corporations autonomes, maîtresses de leurs règles, de leur transmission du savoir et de leurs secrets professionnels.
Ces bâtisseurs n’étaient pas de simples ouvriers : ceux qui participaient à l’édification des cathédrales détenaient un savoir technique, géométrique et symbolique exceptionnel. Leur art était considéré comme un secret, transmis progressivement à travers l’apprentissage, les outils et des formes symboliques destinées à former l’esprit autant que la main.

Ce n’est qu’avec le temps que la dimension symbolique prit le pas sur l’art de bâtir lui-même, donnant naissance à la Franc-Maçonnerie spéculative, dans laquelle la pierre à tailler devint métaphore de l’homme à perfectionner.
POURQUOI « FRANCS » ?
Le qualificatif « franc » est l’un des plus débattus de l’histoire maçonnique. Plusieurs hypothèses coexistent, sans qu’aucune ne fasse l’objet d’un consensus définitif.
Parmi les plus crédibles :
- Les maçons dits « francs » jouissaient de libertés exceptionnelles pour l’époque : liberté de circulation, exemptions de certaines corvées, parfois de charges militaires.
- Le terme pourrait désigner les ouvriers les plus qualifiés, par opposition à ceux cantonnés aux tâches les plus rudimentaires.
- Selon une thèse largement admise, les maçons travaillant sur les grands chantiers religieux formaient une aristocratie ouvrière itinérante, libre de se déplacer de chantier en chantier, contrairement aux corporations sédentaires.
Être « franc » ne signifiait donc pas seulement être libre juridiquement, mais appartenir à une élite du savoir et du savoir-faire.
LE SENS DU MOT « ANCIENS »
Le terme « Anciens » possède une double signification.
D’une part, il rappelle l’ancienneté réelle de la Franc-Maçonnerie, bien antérieure à la fondation de la première Grande Loge en 1717. Des initiations sont attestées dès le début du XVIIᵉ siècle, et les plus anciens manuscrits connus remontent à la fin du XIVᵉ siècle.
D’autre part, le mot renvoie à un épisode majeur de l’histoire maçonnique anglaise : la rivalité entre les « Modernes » et les « Anciens » au XVIIIᵉ siècle. Ces derniers se revendiquaient comme les défenseurs de la tradition originelle face aux innovations perçues de la première Grande Loge de Londres. Cette querelle prit fin en 1813 avec la création de la Grande Loge Unie d’Angleterre, mais le terme « Anciens » resta durablement ancré, notamment dans le monde anglo-saxon et américain.
QUE VEUT DIRE « ACCEPTÉS » ?
Le mot « acceptés » marque une rupture décisive dans l’histoire de l’Ordre.
Lorsque les guildes opératives perdirent progressivement leur rôle économique et leur monopole, elles commencèrent à admettre des membres qui n’étaient pas bâtisseurs. Ces hommes — érudits, notables, philosophes — étaient attirés par la richesse symbolique, morale et initiatique de la Maçonnerie.
Ces membres furent dits « acceptés », car ils n’étaient pas maçons de métier, mais intégrés à l’Ordre pour des raisons intellectuelles, spirituelles ou sociales. Leur nombre augmenta progressivement jusqu’à transformer profondément la nature même de la Franc-Maçonnerie, laquelle devint majoritairement spéculative au début du XVIIIᵉ siècle.
UNE APPELLATION QUI RÉSISTE AU TEMPS
Ainsi, l’expression « Anciens Francs-Maçons Libres et Acceptés » n’est ni un archaïsme vide ni une formule décorative. Elle résume à elle seule un processus historique continu, fait de transmission, d’adaptation et d’enrichissement symbolique.
Elle rappelle que la Franc-Maçonnerie n’est ni née ex nihilo en 1717, ni figée dans le passé, mais qu’elle est l’héritière vivante d’un cheminement humain, intellectuel et initiatique qui se poursuit encore aujourd’hui.
Référence
HL Haywood, « Que signifie Francs-Maçons Libres et Acceptés ? », initialement publié dans The Builder, 1923.
Article : « Que signifie “Anciens Francs-Maçons Libres et Acceptés” ? », 17 novembre 2020.


