Le 27 décembre 2005, lors d’une visite officielle à la Loge St. John no 3 à Québec, où nous célébrions le solstice d’hiver et saint Jean l’Évangéliste, le Grand Maître (PVF John A. Prosnick) m’a demandé de mettre par écrit les raisons pour lesquelles les Francs-maçons honorent deux figures : Jean le Baptiste (24 juin) et Jean l’Évangéliste (27 décembre). Voici une synthèse structurée de ces recherches.
1) Les solstices : deux “portes” symboliques
Dans nos régions, le solstice du 24 juin marque l’entrée dans l’été, et celui du 27 décembre l’entrée dans l’hiver. Mais leur portée symbolique dépasse la simple météo :
- le solstice d’hiver ouvre une phase ascendante (la lumière “revient”),
- le solstice d’été ouvre une phase descendante (la lumière “décroît”).
L’Antiquité a souvent figuré ces passages comme des portes solsticiales (un seuil, un retournement), invitant à regarder en arrière (le bilan) tout en se tournant vers l’avenir (le progrès).

2) Le choix chrétien : remplacer Janus par les deux Jean
Historiquement, l’Église a substitué au culte romain de Janus la célébration de deux saints portant le même prénom, placés aux dates des solstices :
- Jean le Baptiste : à la porte “d’été”, il annonce la décroissance,
- Jean l’Évangéliste : à la porte “d’hiver”, il accompagne le retour de la lumière.
Dans cette logique, la parole attribuée au Baptiste (“grandir / décroître”) est lue comme une clé symbolique, et la fête de Noël a été placée au cœur de cette architecture calendaire.
3) Une lecture cosmique : la croix, le temps et le “quatre”
Pour donner au Christ une dimension de maître du temps (chronocrator), le christianisme a mis en avant la croix, figure ancienne du cosmos : l’intersection de deux axes qui ordonne le monde en quatre.
Ce “quatre” renvoie aux saisons, aux éléments, aux points cardinaux, aux phases lunaires, aux moments du jour, et, par extension, à la manière de répartir la journée et les devoirs.
4) Deux Jean, deux pôles : opératif / spéculatif
Une autre clé, très parlante en contexte maçonnique, oppose et unit :
- Jean le Baptiste, lié à l’eau, au geste, à l’action : un pôle “opératif”,
- Jean l’Évangéliste, lié à l’écrit, au Verbe, à la pensée : un pôle “spéculatif”.
Ensemble, ils peuvent symboliser corps et esprit, eau et feu, terre et air, et plus largement un équilibre “mosaïque” de contraires.
5) Les deux figures : deux destins, deux styles
- Le Baptiste : figure du désert, du dépouillement et de l’appel intérieur ; sa fin violente (décapitation) accentue l’idée de rupture, de passage, de seuil.
- L’Évangéliste : disciple, prédicateur et écrivain ; associé à la vision (Apocalypse), à la transmission, à une fin plus paisible, comme une image de l’esprit qui perdure.
Le contraste entre leurs vies renforce le symbolisme : mort brutale / long accomplissement, le précurseur / le témoin, l’initiation du chemin / la mise en forme du sens.
6) Des métiers aux loges : un lien historique plus complexe qu’on ne croit
Les corporations médiévales avaient des saints patrons, des rites, une vie spirituelle. Pourtant, les saints Jean ne sont pas les seuls (ni toujours les premiers) patrons évoqués chez les bâtisseurs : d’autres figures et fêtes apparaissent selon les régions et les traditions.
Certains auteurs relient toutefois l’expression “Loge de Saint-Jean” à des usages anciens des confréries de métier, tandis que d’autres textes (dont la Charte de Cologne) mentionnent des “Frères de Jean”. Le fil historique existe, mais il n’est pas simple ni unique.
7) 24 juin 1717 : une date qui parle
La fondation de la Grande Loge de Londres un 24 juin 1717 n’a pas manqué de marquer les esprits. Par la suite, des tensions entre “anciens” et “modernes” ont maintenu, transformé ou contesté certaines dédicaces (Saint-Jean, puis Moïse/Salomon selon les systèmes).
8) Aujourd’hui : tradition, liberté des loges, symbolisme vivant
Dans plusieurs Obédiences, les loges des trois premiers degrés sont encore appelées loges de Saint-Jean. On y associe fréquemment l’ouverture sur l’Évangile de Jean, et l’idée que le travail maçonnique consiste à avancer vers plus de lumière intérieure.
Dans les faits, qu’elles soient “de Saint-Jean” ou non, de nombreuses loges restent libres de célébrer l’un ou l’autre saint Jean, et parfois les deux, avec ou sans mise en avant explicite du solstice — l’essentiel étant le sens donné au passage, au retour de la lumière, et à la continuité initiatique.
Les Francs-maçons célèbrent les deux saints Jean parce qu’ils se trouvent au croisement de trois dimensions :
- le rythme cosmique des solstices (retournement lumière/obscurité),
- l’héritage religieux et culturel qui a fixé deux figures aux deux seuils,
- une lecture symbolique maçonnique qui réunit opératif/spéculatif, action/pensée, corps/esprit.


