Parler en Loge n’est jamais un geste neutre. Quand un Frère demande la parole, l’assemblée se tait et écoute : le rituel encadre ce moment et, surtout, il engage la responsabilité de celui qui s’exprime. La question n’est donc pas “ai-je quelque chose à dire ?”, mais plutôt : ce que je vais dire est-il digne du Temple, utile à l’Ordre, et respectueux du temps des Frères ?
Voici dix points simples (et volontairement concrets) pour éviter les prises de parole inutiles et redonner du poids aux mots… comme au silence.
1) Se souvenir d’une réalité : l’auditoire ne peut pas “se défendre”
En tenue, les Frères sont tenus d’écouter, sans interrompre, sans contredire, sans quitter l’espace comme on le ferait ailleurs. Cela impose une éthique : ne pas imposer un discours creux. Avant de se lever, se poser une question brutale mais juste : “Si j’étais assis, aurais-je envie d’entendre cela ?”
2) Distinguer le Temple de la salle des pas perdus
Beaucoup de sujets relèvent de l’avant/après tenue : organisation, détails pratiques, petites tensions, clarifications administratives. Le Temple n’est pas l’endroit des trivialités. Protéger cet espace, c’est préserver sa fonction symbolique et sa qualité vibratoire.

3) Écarter le réflexe “tribune” : le Temple n’est pas une scène politique
La Loge peut former des consciences, éclairer des enjeux, nourrir un regard éthique sur le monde. Mais la plainte répétée, le commentaire politique stérile ou le discours militant ont rarement leur place en tenue. La transformation se prouve surtout par le travail, pas par la dénonciation automatique.
4) Éviter la “chaire” : la Loge n’est pas un amphithéâtre
Une planche ou une instruction, oui. Un cours magistral interminable, non. Le piège classique : parler pour exposer sa culture au lieu de servir l’intelligence collective. L’ésotérisme n’est fécond que s’il devient opératif : clair, relié au symbolisme vécu, et compréhensible par tous.
5) Ne pas confondre parole et décharge émotionnelle
La tenue n’est ni un divan, ni un exutoire. L’indignation, les règlements de compte, la plainte personnelle, la “colère du moment” : tout cela aspire l’énergie du groupe et abîme la chaîne d’union intérieure. Si une émotion demande à être travaillée, qu’elle le soit d’abord en soi, puis dans un cadre approprié.
6) Bannir les “histoires de bar” et les rumeurs
Ce qui amuse celui qui raconte fatigue souvent ceux qui subissent. Les anecdotes, sous-entendus, commérages ou querelles mondaines profanent l’ambiance de la tenue. La parole maçonnique gagne à rester digne : sobre, tenue, orientée vers l’élévation.
7) Respecter le temps rituel : 15 minutes, c’est 15 minutes
Quand une instruction est prévue, une règle de bon sens s’impose : préparer, minuter, couper. Au-delà d’un quart d’heure, l’attention décroche, l’esprit part ailleurs, et le message perd sa force. Un contenu bien travaillé tient presque toujours dans le temps imparti.
8) Pour une intervention libre : 3 minutes suffisent
Trois minutes obligent à la clarté. C’est une discipline précieuse :
- une idée,
- un point d’appui symbolique,
- une conclusion utile.
Le reste devient souvent du remplissage. La concision est une marque de respect.
9) Honorer le don silencieux des Frères : leur temps
Chaque Frère a quitté sa vie profane, ses obligations, parfois sa fatigue, pour être présent. Une prise de parole devrait viser à laisser quelque chose : une lumière, une question féconde, un apaisement, une méthode. Sinon, mieux vaut s’abstenir. Faire perdre du temps à la Loge, c’est appauvrir la tenue.
10) Ne pas encombrer la tenue avec ce qui peut être lu ailleurs
Procès-verbal détaillé, annonces multiples, informations consultables en ligne, longs points “sociaux” : tout cela peut être rationalisé. Plus la tenue se concentre sur l’essentiel initiatique, plus elle devient désirable. Et souvent, c’est là que se joue une question sensible : si les Loges se vident, n’est-ce pas aussi parce que la parole s’y est parfois dévaluée ?
Une parole rare, donc plus juste
En Loge, la parole est un outil : elle trace, elle lie, elle éclaire. Mais elle n’a de valeur que si elle est tenue, orientée, incarnée. Quand le mot devient inflation, il perd son or. Et quand le silence est respecté, la parole redevient événement.


