LE CHIFFREMENT MAÇONNIQUE (PIGPEN) : HISTOIRE, USAGES ET MYTHES
Quand la géométrie devient langage secret
Le chiffrement Pigpen, également connu sous les noms de chiffrement maçonnique, chiffrement franc-maçon, chiffrement Napoléon ou encore tic-tac-toe cipher, est un système de substitution géométrique simple. Il remplace les lettres de l’alphabet par des symboles issus de fragments de grilles, parfois agrémentés de points.
Souvent associé à la Franc-Maçonnerie, ce chiffrement a pourtant une histoire plus vaste, mêlant traditions ésotériques, usages militaires et fascination populaire pour l’écriture secrète.
UN CHIFFREMENT SIMPLE… MAIS SYMBOLIQUE
Le principe du Pigpen est élémentaire : chaque lettre est associée à une position dans une grille (ou plusieurs), et le symbole correspondant est le fragment de cette grille. Les points ajoutés servent à distinguer les séries de lettres.
D’un point de vue cryptographique, ce système n’offre qu’une sécurité très limitée. Il s’agit d’un chiffrement de substitution monoalphabétique, facilement déchiffrable par analyse de fréquence. L’utilisation de symboles au lieu de lettres ne constitue donc pas un véritable obstacle à la cryptanalyse.
C’est précisément pour cette raison qu’on retrouve souvent le chiffrement Pigpen dans les ouvrages pédagogiques, les livres pour enfants consacrés aux codes secrets ou à l’initiation à la cryptographie.

UN USAGE MAÇONNIQUE HISTORIQUE
Si le Pigpen est aujourd’hui largement connu, c’est en grande partie grâce à son usage intensif par les francs-maçons, notamment au XVIIIᵉ siècle. Il servait alors à :
- tenir des registres discrets,
- préserver la confidentialité des rituels,
- échanger des correspondances entre loges.
Cette utilisation récurrente lui valut naturellement le nom de « chiffre maçonnique ». Les rosicruciens y eurent également recours, bien que de manière plus marginale.
DES ORIGINES PLUS ANCIENNES ET ÉSOTÉRIQUES
Dans ses Trois livres de philosophie occulte (1531), Heinrich Cornelius Agrippa décrit un système de chiffrement attribué à la tradition hébraïque et à la Kabbale. Contrairement au Pigpen maçonnique, ce système utilisait l’alphabet hébreu et avait avant tout une finalité religieuse et symbolique, plus que cryptologique.
Selon Helena Blavatsky et S. L. MacGregor Mathers, l’origine de ces chiffrements remonterait aux rabbins hébreux. D’autres auteurs, comme Dave Thompson, avancent même l’hypothèse d’un usage du Pigpen par les Templiers, bien que cette affirmation demeure discutée.
VARIANTES ET ÉVOLUTIONS DU PIGPEN
Au fil du temps, de nombreuses variantes sont apparues :
- grilles simples ou doubles,
- utilisation de points, de traits ou de lignes,
- alphabets inversés, disposés en colonnes ou totalement aléatoires.
Le Newark Cipher, par exemple, remplace les points par de courtes lignes orientées différemment, donnant l’illusion d’un nombre plus élevé de symboles.
Les Rose-Croix utilisaient quant à eux une seule grille de neuf cellules, chaque lettre étant déterminée par la position de un à trois points.
USAGES MILITAIRES ET POPULAIRES
Le chiffrement Pigpen ne fut pas réservé aux sociétés initiatiques. On en retrouve des traces :
- dans la documentation de l’armée de George Washington,
- durant la Guerre de Sécession, où il fut utilisé par des prisonniers de l’Union détenus dans les prisons confédérées.
Ces usages démontrent que le Pigpen fut avant tout un outil pratique, facilement mémorisable et transmissible.
LE CAS FASCINANT DE THOMAS BRIERLEY

L’un des exemples les plus spectaculaires de l’usage du Pigpen se trouve sur la pierre tombale de Thomas Brierley (1785–1855), franc-maçon du Grand Manchester.
Membre de plusieurs loges et hauts grades, Brierley fit graver sur sa tombe une inscription complexe mêlant symboles maçonniques et cinq variantes différentes du Pigpen, avec même un symbole non standard pour la lettre « S ». Pendant des décennies, cette pierre demeura une énigme pour les historiens.
L’épitaphe commence par :
« Thomas Brierley fit son entrée le 16 juillet 1785… »
et se conclut par la formule biblique :
« Sainteté au Seigneur ».
Cette tombe reste aujourd’hui un véritable défi cryptographique et symbolique.
ENTRE SECRET, SYMBOLE ET IMAGINAIRE
Le chiffrement Pigpen n’a jamais été un outil de haute sécurité. Sa force réside ailleurs : dans son pouvoir symbolique, son esthétique géométrique et sa capacité à nourrir l’imaginaire du secret.
Il rappelle que, pour la Franc-Maçonnerie, le vrai secret n’est pas tant dans le code que dans la compréhension, et que le symbole ne cache pas : il révèle… à celui qui sait lire.
🧩 ENCADRÉ PÉDAGOGIQUE – COMMENT DÉCHIFFRER LE CHIFFREMENT MAÇONNIQUE (PIGPEN)
Le chiffrement Pigpen repose sur une logique simple : chaque symbole représente une lettre selon sa position dans une grille. Voici comment procéder pour le lire ou l’utiliser.
1. Comprendre la clé
Le Pigpen utilise généralement deux grilles carrées et deux grilles en forme de X :
- la première série de lettres est associée à une grille sans point,
- la seconde à la même grille avec un point,
- parfois une troisième série utilise deux points ou des variantes.
👉 La clé est indispensable : sans elle, le message reste une suite de symboles incompréhensibles.

2. Identifier la forme du symbole
Chaque caractère chiffré est un fragment de grille :
- angle,
- côté,
- croisement,
- ou portion de X.
La forme indique la position de la lettre dans la grille (haut, bas, gauche, droite, centre).
3. Observer les points (ou traits)
Les points servent à distinguer les groupes de lettres :
- sans point → première série de lettres,
- un point → deuxième série,
- deux points (ou traits) → troisième série selon les variantes.
Dans certains systèmes, les points sont remplacés par courtes lignes orientées différemment (ex. Newark Cipher).
4. Reconstituer la lettre
Une fois la position et la série identifiées :
- on repère la lettre correspondante dans la grille de référence,
- on remplace le symbole par cette lettre,
- et l’on reconstitue progressivement le mot, puis la phrase.
💡 Astuce : les lettres les plus fréquentes (E, A, T, S en français) aident à confirmer ou corriger la clé.
5. Attention aux variantes
Il n’existe pas une seule version du Pigpen :
- alphabets inversés,
- ordre des lettres modifié,
- symboles supplémentaires,
- lettres fusionnées (I/J, U/V).
Certaines inscriptions historiques combinent plusieurs Pigpen différents dans un même message, comme sur la tombe de Thomas Brierley.
Le Pigpen ne cache pas l’information par sa complexité,
mais par la connaissance préalable de la clé.
Comme souvent en Franc-Maçonnerie, le secret n’est pas dans le symbole, mais dans la lecture.



