La franc-maçonnerie aime les symboles, les degrés, les étapes, les voyages et les longues progressions. Alors forcément, lorsqu’on arrive au 33e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, on pourrait être tenté de se dire : « Ça y est, j’ai fini. » Mauvaise nouvelle : en franc-maçonnerie, celui qui croit avoir fini vient généralement de découvrir qu’il a encore beaucoup à apprendre.
L’histoire du Suprême Conseil du 33e degré en France commence sérieusement au début du XIXe siècle. En 1802, à Charleston, Auguste de Grasse-Tilly reçoit l’autorité nécessaire pour constituer des organismes du Rite dans les deux hémisphères. Deux ans plus tard, à Paris, les choses s’accélèrent et, le 20 octobre 1804, le Suprême Conseil du 33e degré en France est officiellement constitué selon le Livre d’or de Grasse-Tilly.

33 DEGRÉS : À CE STADE, IL FAUT PEUT-ÊTRE PRÉVOIR UN ASCENSEUR
Soyons sérieux deux minutes : 33 degrés, cela impressionne. Pour le profane, cela ressemble déjà à un immeuble administratif. Pour l’Apprenti, à une montagne. Pour le Maître impatient, à un programme de fidélité particulièrement long. Mais l’erreur serait de croire qu’il s’agit de 33 promotions successives permettant de monter toujours plus haut dans une sorte de hiérarchie sacrée. Ce n’est pas parce qu’on possède un numéro élevé qu’on est devenu automatiquement plus sage. Sinon, il suffirait de distribuer des calculettes à l’entrée du Temple.
« SUPRÊME CONSEIL » : LE NOM QUI N’AIDE PAS VRAIMENT À CULTIVER L’HUMILITÉ
Il faut reconnaître que le vocabulaire maçonnique possède parfois un talent extraordinaire pour la modestie : « Suprême Conseil », « Souverain Grand Commandeur », « Grand Inspecteur Général », « Prince du Royal Secret »… À côté, « responsable de section » manque franchement d’allure.
En 1804, le Suprême Conseil français réunit autour de Grasse-Tilly plusieurs Grands Inspecteurs Généraux, après une série de nominations et de réunions organisées à Paris entre septembre et octobre. Mais derrière les titres flamboyants se trouve surtout une question beaucoup moins spectaculaire : comment organiser, transmettre et préserver un système de hauts grades ? C’est tout de suite moins hollywoodien.
ET BIEN SÛR… IL FALLAIT QU’IL Y EN AIT DEUX
L’histoire maçonnique serait beaucoup trop simple si tout le monde restait tranquillement dans la même structure. Le Suprême Conseil créé en 1804 sera ensuite connu sous les noms de Suprême Conseil pour la France ou Suprême Conseil de France. Puis, en 1964, on retrouve deux juridictions rivales : le Suprême Conseil de France, lié à la GLDF, et le Suprême Conseil pour la France, lié à la GLNF.
Parce qu’en franc-maçonnerie, lorsqu’une organisation fonctionne correctement, il existe toujours quelque part un Frère pour penser qu’elle fonctionnerait encore mieux si on en créait une deuxième.
C’est probablement une tradition non écrite.
LE 33e DEGRÉ N’EST PAS LA LIGNE D’ARRIVÉE
On pourrait imaginer le 33e degré comme le sommet absolu : musique triomphale, lumière céleste, réponse définitive à toutes les questions et remise officielle du mode d’emploi de l’univers. Malheureusement, cela ne fonctionne pas comme cela.
Le Maçon qui atteint les plus hauts degrés reste confronté aux mêmes problèmes fondamentaux : son ego, ses contradictions, sa capacité à écouter, à transmettre et à rester fraternel. Ce qui signifie qu’après trente-trois degrés, il reste encore un travail considérable.
Sur soi.
Toujours sur soi.
PLUS LE TITRE EST LONG, PLUS L’HUMILITÉ DEVRAIT ÊTRE GRANDE
C’est peut-être là le vrai paradoxe des hauts grades. Plus on avance, moins on devrait avoir besoin de le montrer. Plus on reçoit, plus on devrait transmettre. Plus le titre devient impressionnant, plus l’attitude devrait devenir simple.
Car si le parcours initiatique transforme réellement l’homme, le 33e degré ne devrait pas fabriquer quelqu’un qui entre dans une pièce en annonçant son grade. Il devrait plutôt fabriquer quelqu’un qui n’a absolument plus besoin de le faire.
FINALEMENT, LE VRAI 34e DEGRÉ EXISTE PEUT-ÊTRE
Il n’est inscrit dans aucun rituel. Il n’a aucun décor particulier. Aucun cordon. Aucun bijou. Et aucun Suprême Conseil ne peut vous le conférer.
On pourrait l’appeler : le degré de l’humilité.
Celui où, après avoir gravi beaucoup de marches, on comprend enfin que le plus important n’était peut-être pas de monter, mais de devenir meilleur en chemin.
Alors oui, le 33e degré est impressionnant. Mais le vrai exploit maçonnique reste probablement d’arriver jusque-là… sans avoir laissé son ego prendre l’ascenseur.


