L’objet de ce texte est simple : on ne peut pas réparer ce que l’on refuse de sentir. Tant que l’on nie l’odeur qui flotte dans l’air, toute rénovation n’est qu’un maquillage. Le reste n’est que posture, discours creux et agitation inutile.
La vitrine
Imaginez quelqu’un qui n’a jamais franchi le seuil d’un véritable temple vivant. Il n’en connaît que les images : des photos soigneusement cadrées, des slogans rassurants, des discours lissés publiés sur des sites institutionnels. Tout est propre, net, présentable. Ce qu’il connaît de la franc-maçonnerie, il l’a appris par brochures, communiqués et publications « officielles ». Un univers bien rangé, normé, sans aspérités. Du symbolisme sous cellophane. Pourtant, au fond de lui, subsiste l’intuition qu’il existe autre chose. Une profondeur. Une chaleur. Une transformation réelle. Alors il lit. Beaucoup. Des textes anciens. Des planches inspirées. Des témoignages vibrants. Il découvre une maçonnerie exigeante, rude parfois, mais féconde. Une voie initiatique qui travaille l’être et non l’image. L’attente grandit.

Le seuil
Le jour vient où il décide de frapper à la porte. Le bâtiment est ancien. Il a connu des heures de gloire. On devine, sous les couches successives de peinture administrative, une architecture pensée pour autre chose que la gestion courante. À l’intérieur, l’air est tiède. Un peu confiné. On lui explique la procédure. Longue. Sérieuse. Encadrée. On parle de valeurs, de tradition, de transmission. Tout semble cohérent. Rassurant. Il se dit : cela doit être ainsi. Toute initiation a son théâtre, ses formes, ses silences. Il patiente.
La promesse
Le jour tant attendu arrive. Il s’est préparé. Il a travaillé. Il a lu, médité, espéré. On lui demande de se conformer. Il accepte. On lui parle de symboles. Il écoute. On lui promet une expérience fondatrice. Il est prêt. La porte s’ouvre.
L’intérieur
Il entre. Et très vite, quelque chose cloche. Non pas brutalement. Pas violemment. Mais subtilement. Les gestes sont là, mais mécaniques. Les mots sont prononcés, mais sans chair. Les symboles sont présents, mais désincarnés. Puis viennent les échanges. On ne parle pas de transformation intérieure, mais de logistique. Pas d’élévation, mais d’organigramme. Pas de silence fécond, mais de querelles de procédures. On débat longuement de détails administratifs, de postes à pourvoir, de budgets, de règlements internes. La pierre brute ? Un concept. Le travail sur soi ? Une formule. L’initiation ? Un souvenir vague.
La proposition
Quelqu’un s’approche. — La suite logique pour vous serait de vous engager davantage. Prendre des responsabilités. Monter dans la hiérarchie. Vous verrez, c’est très enrichissant. Il pose une question simple : — Et le travail initiatique ? La réponse est floue. — Cela dépend de ce que vous y mettez. Il insiste : — Y a-t-il encore un enseignement, une transmission vécue, une exigence réelle ? On sourit. — Aujourd’hui, l’essentiel est ailleurs. L’ouverture. La visibilité. L’engagement sociétal. Le reste viendra.
Le malaise
Quelque chose se fissure. Il comprend alors que ce lieu ne sent plus la pierre taillée, mais la routine. Non plus la flamme, mais la tiédeur. Non plus le pain chaud, mais le produit réchauffé. Ce n’est pas mauvais. C’est simplement vide.
Le retour
Il repart. Sans colère. Sans haine. Avec une lassitude sourde. Il se dit que tout cela n’en valait peut-être pas la peine. Que l’idéal qu’il poursuivait n’existe plus que dans les livres. Ou pire : qu’il n’a jamais existé. Il parlera autour de lui. — J’y suis allé. — Et alors ? — Bizarre. Décevant. Pas ce que j’imaginais. Et une porte de plus se referme.
Le véritable danger
Le plus grave n’est pas qu’un chercheur s’en aille. Le plus grave est qu’il emporte avec lui une image fausse, mais crédible, de ce que la franc-maçonnerie prétend être. Une image tiède. Une image rance. Et chaque jour, sans fracas, sans scandale, l’Ordre s’auto-éloigne de ce qu’il affirme défendre.
La question
Alors, plutôt que de demander le silence à ceux qui osent nommer cette odeur persistante, posons la seule question qui compte : En quoi ce temple vivant vous ressemble-t-il encore ? Prenez votre temps. J’attends.
Un Franc-maçon


