On nous répète que notre époque est « moderne », « rationnelle », « libérée ». J’observe surtout une époque affamée, mais incapable de nommer ce qui lui manque. Elle consomme du divertissement comme on avale des anxiolytiques, elle collectionne des opinions comme des badges, et elle s’épuise à courir après des causes qui changent au rythme des tendances. Résultat : beaucoup de bruit, peu de profondeur. Et cette faim-là, qu’on l’appelle âme, intériorité, sens, verticalité — elle finit toujours par se venger.
Car le spirituel ne disparaît jamais. Il se détourne. Quand on le bannit, il revient déguisé : en fanatisme moral, en complotisme consolateur, en radicalités identitaires, en spiritualités fast-food qui promettent la paix intérieure en trois respirations guidées et une newsletter. Le monde moderne n’a pas tué le sacré : il l’a dégradé, marchandisé, transformé en produit.

Et pendant ce temps, beaucoup de frères et de sœurs le sentent confusément : même en loge, quelque chose vacille. On parle de tradition, on brandit des mots, on décore, on s’émeut… mais la question essentielle demeure : travaille-t-on encore sur soi, ou joue-t-on au symbolisme ?
La crise du sens, c’est d’abord ça : une civilisation qui ne sait plus bâtir. Elle sait casser, dénoncer, accélérer, produire, se distraire. Bâtir demande autre chose : de la lenteur, de la discipline, de l’humilité. Bâtir suppose d’accepter l’inachevé. Or l’inachevé est devenu insupportable. L’homme contemporain veut des certitudes instantanées. Il veut être rassuré, validé, applaudi. Il ne veut plus tailler sa pierre brute : il veut qu’on la proclame déjà parfaite.
La franc-maçonnerie, elle, commence précisément là où notre époque refuse d’aller : dans le silence, dans l’effort, dans la mise en question. Elle ne promet pas le confort. Elle propose une méthode. Et cette méthode est presque scandaleuse aujourd’hui : elle exige qu’on se regarde en face, qu’on reconnaisse ses aspérités, qu’on cesse de confondre « avoir une opinion » avec « avoir une pensée ».
La loge, si elle reste fidèle à sa vocation, n’est pas un club, ni un salon, ni une bulle de bien-être. C’est un chantier. Un lieu où l’on comprend que la liberté sans travail intérieur devient vite une agitation vide. Que l’égalité sans élévation devient jalousie. Que la fraternité sans exigence devient copinage.
Voilà pourquoi le spirituel dérange : il rappelle qu’il existe une hiérarchie non pas sociale, mais intérieure. Et l’idée même d’un “haut” et d’un “bas” fait hurler notre époque qui confond l’humilité avec la soumission et la verticalité avec la domination. Alors on rabaisse tout. On se moque de tout. On ironise sur tout. On préfère l’ombre qui ne demande rien, plutôt que la Lumière qui oblige.
Mais la Lumière, en maçonnerie, n’est pas un slogan. Ce n’est pas une posture. Ce n’est pas un filtre Instagram. C’est une responsabilité. Elle éclaire surtout ce que l’on préfère cacher : nos contradictions, notre vanité, nos peurs, notre besoin d’être “quelqu’un”. Et c’est pour cela qu’elle est rare. Beaucoup réclament la Lumière ; peu acceptent ce qu’elle révèle.
La crise du sens n’est pas un problème de civilisation : c’est un problème de construction intérieure. Et si la franc-maçonnerie a encore un rôle, ce n’est pas d’être “à la mode”, ni de courir après l’actualité en se donnant des airs. C’est de rappeler, obstinément, que l’homme ne se sauve pas par le vacarme mais par le travail. Que l’initiation n’est pas une médaille mais une transformation. Que le Temple n’est pas un décor mais une exigence.
Alors oui, notre société manque de spirituel. Mais plus exactement, elle manque de méthode. Elle manque d’une pédagogie du silence, d’une ascèse de la pensée, d’un courage de la nuance, d’une fidélité à l’effort. Elle manque d’outils — et cela tombe bien : nous en avons.
Reste une question, brutale, et qui devrait nous empêcher de dormir tranquilles : sommes-nous encore des bâtisseurs… ou seulement des figurants du symbolisme ?
Billet d’humeur maçonnique de GADLUNFO


