Il y a des moments de l’initiation que l’on n’oublie pas. Le cabinet de réflexion en fait partie. Seul, privé de ses métaux, face à quelques symboles dont on ne comprend pas encore toute la portée, le candidat découvre une feuille et cette étrange injonction : écrire son testament philosophique.
À cet instant, il ignore presque tout de la Franc-maçonnerie. Il ne connaît ni ses codes, ni son langage, ni les subtilités du rituel. Et pourtant, on lui demande déjà l’essentiel : qui êtes-vous, que cherchez-vous, que devez-vous aux autres et que laisseriez-vous derrière vous si tout devait s’arrêter maintenant ? C’est vertigineux. Mais une question plus dérangeante encore devrait peut-être être posée quelques années plus tard : que répondrions-nous aujourd’hui ?

Car le testament philosophique n’est pas seulement le témoignage d’un profane sur le point de franchir la porte du Temple. Il est aussi une photographie de celui que nous étions avant que la Maçonnerie prétende nous transformer. Et c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes.
NOUS AVONS BRÛLÉ LA FEUILLE. MAIS AVONS-NOUS BRÛLÉ L’ANCIEN HOMME ?
Le rituel est puissant. Le testament est livré aux flammes. Les mots disparaissent. Les cendres sont recueillies puis rendues au nouvel initié comme le souvenir matériel de ce qui vient symboliquement de mourir. Tout cela est magnifique. Mais brûler une feuille est facile. Brûler ses certitudes l’est beaucoup moins.
Nous pouvons avoir abandonné le testament aux flammes tout en conservant soigneusement nos préjugés, nos colères, notre besoin d’avoir raison, notre vanité et nos ambitions. Nous pouvons avoir laissé nos métaux à l’extérieur du Temple tout en continuant à les transporter intérieurement pendant des décennies. C’est probablement là l’un des paradoxes de l’initiation : le rituel proclame immédiatement une transformation que toute une vie ne suffira peut-être pas à accomplir.
La mort symbolique n’est pas la mort réelle de l’ancien moi. Elle en est seulement l’annonce. Le travail commence après.
LE CABINET DE RÉFLEXION NE DEVRAIT JAMAIS ÊTRE QUITTÉ
Nous considérons souvent le cabinet de réflexion comme une étape de l’initiation. Nous y sommes entrés une fois, nous en sommes sortis, puis l’histoire continue. Mais symboliquement, sommes-nous certains d’en être réellement sortis ?
Ce lieu nous impose quelque chose que notre époque supporte de moins en moins : le silence, la solitude et la confrontation avec soi-même. Pas de public, pas de discours, pas de Frère à convaincre, pas d’applaudissements. Seulement soi.
Et peut-être est-ce précisément cet exercice que nous devrions recommencer régulièrement. Car il est infiniment plus confortable de travailler sur les grandes questions de l’humanité que sur nos propres contradictions. Nous savons parfois expliquer avec talent comment améliorer le monde tout en étant incapables d’admettre une erreur commise la veille.
Le miroir du cabinet de réflexion ne demande pas : « Que penses-tu des autres ? » Il demande : « Que fais-tu de toi-même ? »
QUEL EST VOTRE BUT EN ENTRANT EN FRANC-MAÇONNERIE ?
La question semble destinée au profane. Elle devrait pourtant être posée régulièrement au Maçon. Pourquoi sommes-nous encore là ? Pour chercher ? Pour comprendre ? Pour transmettre ? Pour rencontrer des amis ? Pour collectionner les grades ? Pour obtenir une fonction ? Pour défendre une conception de la société ? Pour retrouver chaque mois un environnement confortable dans lequel nous partageons les mêmes références ?
Il n’y a rien de honteux à constater que nos motivations ont évolué. Ce serait même logique. Mais il serait plus inquiétant de ne jamais nous poser la question. On peut entrer en Maçonnerie à la recherche de la Lumière et finir quelques années plus tard principalement préoccupé par la couleur d’un cordon ou la prochaine élection. La pierre brute possède parfois une étonnante capacité à se déguiser en pierre taillée.
QUE DEVEZ-VOUS À L’HUMANITÉ ?
Autre question redoutable. Nous parlons beaucoup d’humanisme. Nous évoquons volontiers la fraternité universelle, la justice, la liberté, l’amélioration de l’Homme et de la société. Mais qu’en faisons-nous ?
Une valeur qui ne quitte jamais le Temple n’est qu’une idée confortable. La fraternité commence lorsqu’elle devient difficile. Lorsque celui que nous devons écouter ne pense pas comme nous. Lorsque celui qu’il faut aider ne nous est d’aucune utilité. Lorsque défendre quelqu’un ne nous apporte aucune reconnaissance.
Il est toujours facile d’aimer abstraitement l’Humanité. Les êtres humains réels sont beaucoup plus compliqués. C’est pourtant avec eux que commence le travail.
ET QUE VOUS DEVEZ-VOUS À VOUS-MÊME ?
Peut-être est-ce la question la plus négligée. Nous nous devons d’abord la lucidité. Pas l’indulgence permanente envers nos propres faiblesses. Pas cette manière subtile de transformer tous nos défauts en particularités attachantes.
Se connaître ne consiste pas à contempler complaisamment sa personnalité. Se connaître, c’est découvrir ce que nous préférerions parfois ne pas voir : notre besoin de reconnaissance, notre susceptibilité, nos jalousies, nos contradictions, nos renoncements, nos lâchetés ordinaires.
Voilà une étrange matière première pour construire un Temple. Mais il n’y en a pas d’autre.
SI VOUS ÉTIEZ À L’HEURE DE LA MORT…
Cette dernière question balaie beaucoup de choses. À l’heure de la mort, quelle importance auraient nos titres, nos fonctions, nos querelles d’atelier, nos décorations, nos petites victoires d’ego ? Probablement aucune.
Il resterait quelques questions beaucoup plus simples : ai-je été loyal ? Ai-je aimé ? Ai-je aidé ? Ai-je transmis ? Ai-je essayé de comprendre avant de juger ? Ai-je laissé derrière moi un peu plus de lumière que je n’en avais trouvée ?
Le testament philosophique nous place brutalement devant cette évidence : la mort rétablit la hiérarchie des choses importantes. Et peut-être est-ce pour cela qu’elle est symboliquement placée au commencement de l’initiation. Il faut imaginer la fin pour commencer autrement.
RÉÉCRIRIONS-NOUS LE MÊME TESTAMENT ?
Voilà peut-être l’exercice le plus intéressant. Supposons que nous retrouvions aujourd’hui cette petite table, cette faible lumière, ce crâne, ce sablier et cette feuille blanche. Que répondrions-nous ? Les mêmes choses ? Des réponses plus profondes ? Ou simplement des réponses plus maçonniquement correctes ?
Car il existe aussi ce danger : avec les années, nous avons appris le vocabulaire. Nous savons parler de Lumière, de pierre brute, d’harmonie, de fraternité et de perfectionnement. Le profane que nous étions, lui, ne connaissait pas encore ces mots. Il répondait maladroitement, mais peut-être sincèrement.
Après dix, vingt ou trente années de Loge, sommes-nous certains que nos réponses seraient plus vraies ? C’est loin d’être évident. Et c’est peut-être précisément pour cela que le testament est brûlé. Il ne nous est pas donné comme une vérité à conserver, mais comme une question à poursuivre.
Les flammes n’effacent pas seulement celui que nous étions. Elles nous interdisent aussi de nous réfugier définitivement dans ce que nous avions écrit. Tout reste à refaire, encore et encore.
Finalement, le testament philosophique n’est peut-être pas celui que nous avons écrit avant notre initiation. Le véritable testament philosophique est celui que nous écrivons chaque jour par nos actes. Et celui-là, aucune flamme ne pourra l’effacer.
GADLU.INFO


