QUAND LES PRINCIPES NE SURVIVENT PAS AUX ACTES
Il est facile de parler d’éthique en Loge. Entre les colonnes, dans le calme du Temple, chacun peut invoquer la fraternité, la justice, la liberté, la tolérance, la vérité ou la rectitude. Les mots sont beaux, parfois même trop beaux. Mais la vraie question n’est pas de savoir ce que l’on dit de la morale. Elle est de savoir ce qu’il en reste lorsqu’on quitte son tablier.
Car une éthique qui disparaît à la fermeture des travaux n’est peut-être qu’une décoration de plus. Le tablier ne donne aucun brevet de vertu. On peut être initié depuis trente ans, connaître parfaitement le rituel, disserter longuement sur la pierre brute et rester incapable de se comporter correctement avec les autres. L’initiation ne transforme personne par magie. Elle propose un chemin, donne des outils, ouvre une porte. Mais encore faut-il travailler.

Être initié n’est pas être devenu meilleur. C’est avoir accepté de tenter de le devenir. La nuance est essentielle.
La véritable morale commence précisément là où personne ne vous regarde. Êtes-vous toujours attaché à la vérité lorsqu’un mensonge vous arrangerait ? À la justice lorsqu’elle contrarie vos intérêts ? À la fraternité lorsqu’un Frère vous agace ? À la tolérance lorsque vous entendez une opinion que vous détestez ? À l’égalité lorsqu’il s’agit de quelqu’un qui n’a ni votre culture, ni votre réseau, ni votre position sociale ? Voilà l’épreuve. Tout le reste peut très vite devenir du discours.
Il suffit parfois d’observer certaines Loges pour mesurer l’écart entre les principes proclamés et les comportements. On s’appelle « mon Frère » avec solennité, puis on pratique les clans. On célèbre la tolérance, mais on supporte mal la contradiction. On vante l’humilité tout en collectionnant les titres et les offices. On proclame l’égalité, mais certains aiment manifestement être plus égaux que les autres. On parle de fraternité jusqu’au jour où surgit une élection, une querelle d’ego, une ambition ou une blessure personnelle.
La morale maçonnique ne doit pourtant pas devenir un catéchisme. La Loge n’a pas vocation à fabriquer des surveillants de la vertu. L’initié n’est pas celui qui sait définitivement ce qui est bien. Il devrait être celui qui ne cesse de s’interroger sur ce qu’il croit être juste. Le premier chantier moral n’est pas le voisin. C’est soi-même.
Mais le doute ne doit pas devenir une excuse. À force de dire que chacun possède sa vérité, on finit parfois par ne plus oser affirmer qu’il existe des limites. Tout ne se vaut pas. La dignité humaine, la liberté de conscience, la loyauté, le refus de l’humiliation, la justice et le respect de l’autre ne peuvent pas être réduits à de simples préférences personnelles. Le doute doit empêcher le fanatisme, pas justifier la lâcheté morale.
La Loge est un atelier. Prenons donc cette affirmation au sérieux. Un atelier produit quelque chose. Si des années de travaux ne modifient rien à notre façon d’écouter, de parler, de juger, de pardonner ou d’agir, alors une question dérangeante s’impose : à quoi avons-nous travaillé ?
Si nous sommes exactement les mêmes après vingt ans qu’avant notre initiation, avec seulement davantage de décors et de vocabulaire symbolique, quelque chose n’a pas fonctionné. Et il serait trop facile d’en accuser le Rite, l’Obédience, la Loge ou les autres.
Le rituel pratiqué en Loge n’est peut-être, au fond, qu’une répétition. Le vrai travail commence lorsque nous revenons dans le monde profane. Là, plus de colonnes, plus de maillet, plus de lumière savamment disposée. Seulement des situations ordinaires dans lesquelles il faut décider qui nous voulons réellement être.
C’est là que l’équerre prend son sens. C’est là que le compas devient autre chose qu’un symbole. C’est là que le niveau cesse d’être un objet rituel pour devenir une exigence.
On ne se reconnaît pas au nombre de ses années de Loge, à ses grades ou à ses décors. On se reconnaît, peut-être, à l’effort constant pour réduire la distance entre ce que l’on proclame et ce que l’on fait.
Car il existe une hypocrisie plus grave encore que l’absence de morale : posséder les mots de la vertu sans jamais accepter le prix qu’elle exige.
Alors posons-nous cette question, simple et inconfortable : si personne ne savait que nous sommes initiés, notre manière de vivre permettrait-elle de le deviner ?
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