En franc-maçonnerie, chacun possède sa madeleine de Proust.
Pour les uns, c’est l’odeur de l’encens. Pour les autres, le bruit d’un maillet, la lumière tamisée d’un temple ou le goût d’un repas partagé après les travaux. Il suffit parfois d’un tablier ancien, d’un mot prononcé avec gravité ou d’un cantique entendu cent fois pour que revienne l’émotion des premières tenues.

La nostalgie n’est pas un défaut. Elle rappelle d’où l’on vient. Elle devient cependant dangereuse lorsqu’elle nous persuade que la franc-maçonnerie était forcément meilleure autrefois.
Autrefois, les Frères étaient plus assidus, les planches plus profondes, les agapes plus fraternelles et les Vénérables plus respectables. À écouter certains anciens, les temples d’hier étaient peuplés de géants, tandis que ceux d’aujourd’hui ne seraient fréquentés que par des apprentis pressés, des consommateurs de symboles et des amateurs de titres.
La mémoire est décidément une excellente décoratrice : elle repeint les murs, efface les disputes, embellit les médiocrités et donne du génie aux discours que l’on trouvait probablement interminables à l’époque.
Cette nostalgie devient même parfois une confortable stratégie d’évitement. Il est tellement plus simple de célébrer les grands anciens que d’écouter les jeunes Frères, de regretter les anciennes méthodes que d’inventer les suivantes, ou de défendre la tradition sans jamais se demander ce que l’on transmet réellement. À force de vouloir conserver les cendres, certains finissent par oublier qu’il fallait surtout entretenir le feu.
La madeleine maçonnique peut également devenir un brevet d’ancienneté. On la brandit pour rappeler que l’on était là avant les autres, que l’on a connu les « vraies » tenues, les « vrais » rituels et la « vraie » fraternité. Mais celui qui passe son temps à raconter la lumière qu’il a reçue autrefois devrait peut-être se demander ce qu’il en fait encore aujourd’hui.
Le problème n’est donc pas d’avoir une madeleine de Proust maçonnique. Le problème commence lorsqu’on préfère la déguster éternellement plutôt que de remettre son tablier et de travailler.
Une loge ne vit pas de souvenirs. Elle vit de ce que ses membres ont encore le courage d’y construire.
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