La franc-maçonnerie aime se présenter comme une école de liberté, de tolérance et de fraternité. Pourtant, derrière cette image largement partagée, une réalité plus complexe apparaît : tous les francs-maçons ne donnent pas le même sens à ces principes et tous les courants maçonniques ne poursuivent pas les mêmes objectifs.
La diversité maçonnique est une richesse. Elle permet la coexistence de sensibilités philosophiques, spirituelles, sociales et politiques très différentes. Mais cette pluralité ne signifie pas que toutes les positions se valent ni que toutes peuvent être justifiées au nom de la tradition.
Aujourd’hui, certaines voix maçonniques manifestent une véritable résistance à l’évolution des droits humains. Cela concerne notamment l’égalité entre les femmes et les hommes, la reconnaissance des minorités, la diversité des orientations et des identités, les droits reproductifs, les migrations ou encore la lutte contre les discriminations raciales et sociales.

Ces positions ne représentent évidemment pas l’ensemble de la franc-maçonnerie. De nombreuses obédiences et de nombreux frères et sœurs continuent au contraire de travailler en faveur d’une société plus libre, plus juste et plus fraternelle. Mais l’existence de courants opposés à certaines avancées sociales ne peut pas être ignorée.
Quand la tradition devient un prétexte
L’argument le plus fréquemment utilisé pour justifier l’immobilisme tient en quelques mots : « Il en a toujours été ainsi. »
Cette affirmation résiste pourtant difficilement à l’examen historique. La franc-maçonnerie n’a jamais été une institution figée. Elle s’est transformée au fil des siècles, sous l’influence des Lumières, des courants religieux, des mouvements démocratiques, de l’ésotérisme, de l’orientalisme et des évolutions sociales.
Ce qui est aujourd’hui présenté comme une tradition immuable est souvent le résultat d’adaptations successives.
La tradition peut nourrir et transmettre. Elle donne un langage, des symboles et une continuité. Mais elle devient problématique lorsqu’elle sert à justifier l’exclusion ou à refuser toute remise en question.
Une loge qui rejette systématiquement les femmes, les minorités, les personnes en situation de handicap ou les individus considérés comme différents devrait s’interroger sur la cohérence entre ses pratiques et l’idéal d’universalité qu’elle proclame.
Les valeurs doivent devenir des actes
La liberté, l’égalité et la fraternité ne peuvent rester de simples mots prononcés dans le temple. Ces principes doivent également se traduire dans les comportements, dans les structures et dans les décisions.
La liberté de pensée ne consiste pas seulement à pouvoir exprimer toutes les opinions. Elle implique aussi d’accepter que les certitudes héritées puissent être examinées, critiquées et parfois dépassées.
De même, la neutralité ne saurait devenir un refuge permettant d’éviter les débats difficiles. Dans certaines situations, refuser de prendre position revient de fait à conforter l’ordre existant et les inégalités qui l’accompagnent.
Le travail maçonnique invite pourtant chacun à dégrossir sa pierre, à reconnaître ses préjugés et à transformer ce qui, en lui, fait obstacle à la construction commune.
La peur du changement
L’hostilité à l’évolution des droits repose souvent sur une peur : peur de perdre ses repères, peur d’une société plus complexe, peur de voir disparaître un monde idéalisé.
Cette réaction conduit parfois à présenter le passé comme une époque plus stable, plus morale ou mieux ordonnée. Mais ce passé est généralement reconstruit. Il oublie les exclusions, les injustices et les silences qui le caractérisaient également.
Le progrès n’est jamais parfait et toute évolution mérite d’être examinée avec discernement. Mais le discernement ne doit pas devenir le masque de l’immobilisme.
La question n’est donc pas d’accepter aveuglément toutes les transformations de la société. Elle est de savoir si les principes maçonniques servent à éclairer ces changements ou s’ils sont instrumentalisés pour préserver des privilèges et des exclusions.
Une responsabilité maçonnique
La franc-maçonnerie ne peut prétendre travailler au perfectionnement de l’humanité tout en restant indifférente aux atteintes portées à la dignité humaine.
Son ambition initiatique lui impose une responsabilité particulière. Les outils symboliques du constructeur ne doivent pas servir à ériger de nouveaux murs, mais à édifier des ponts.
Lorsque certains francs-maçons utilisent leur culture, leur influence ou leur maîtrise du discours pour légitimer l’exclusion, ils détournent ces outils de leur vocation constructive.
La véritable fidélité à la tradition maçonnique ne consiste peut-être pas à reproduire éternellement les formes du passé, mais à préserver ce qu’elles contiennent d’essentiel : la recherche de la vérité, le respect de l’autre, la liberté de conscience et le souci du bien commun.
Construire ou exclure ?
La franc-maçonnerie est elle-même traversée par les contradictions de la société. Elle peut être progressiste ou conservatrice, ouverte ou repliée, généreuse ou prisonnière de ses propres préjugés.
Elle n’échappe donc pas à cette interrogation fondamentale : voulons-nous construire un avenir plus équitable ou protéger des habitudes qui ne correspondent plus aux principes que nous affirmons défendre ?
La réponse ne se trouve pas uniquement dans les constitutions, les rituels ou les discours. Elle se trouve dans les choix accomplis chaque jour, en loge comme dans la cité.
Car une franc-maçonnerie réellement fidèle à ses idéaux ne peut se satisfaire de proclamer la fraternité. Elle doit aussi la rendre possible.
Source
Iván Herrera Michel, « La franc-maçonnerie anti-droits ? », publié le 16 juillet 2025 sur le blog Pido la Palabra. Iván Herrera Michel est ancien président du CLIPSAS.


