La franc-maçonnerie et le protestantisme entretiennent depuis plusieurs siècles des relations étroites, nourries par une même aspiration à la liberté de conscience, à la tolérance religieuse et au progrès de la société. Dès la naissance de la franc-maçonnerie spéculative en Angleterre, des pasteurs, des intellectuels et des savants issus du monde protestant participent activement à son organisation et à son développement.
En France, les loges maçonniques deviennent également des lieux privilégiés pour les protestants longtemps persécutés en raison de leur foi. Elles leur offrent un espace de sociabilité, de réflexion et de fraternité dans lequel leur identité religieuse peut s’exprimer plus librement.
LES ORIGINES PROTESTANTES DE LA FRANC-MAÇONNERIE SPÉCULATIVE

Source d’inspiration : article « Franc-maçonnerie et protestantisme », publié par Regards protestants le 11 septembre 2020. (Regards protestants)
La franc-maçonnerie moderne apparaît progressivement en Angleterre entre la fin du XVIIᵉ siècle et le début du XVIIIᵉ siècle. Elle est issue de la transformation des anciennes confréries de bâtisseurs, autrefois composées d’artisans travaillant sur les grands chantiers religieux et civils.
Avec la diminution de ces chantiers, les loges accueillent progressivement des hommes qui ne sont plus nécessairement maçons de métier. Savants, philosophes, aristocrates et membres du clergé commencent à fréquenter ces assemblées. Les outils du bâtisseur deviennent alors des symboles destinés à accompagner une construction non plus matérielle, mais morale et intellectuelle.
Cette nouvelle franc-maçonnerie se développe autour de valeurs telles que la fraternité, la raison, la tolérance et la liberté religieuse. La création de la première Grande Loge de Londres, le 24 juin 1717, marque une étape importante dans la structuration du mouvement maçonnique anglais.
Plusieurs personnalités protestantes jouent un rôle essentiel dans cette évolution. Jean-Théophile Désaguliers, fils d’un pasteur huguenot français réfugié en Angleterre, devient notamment Grand Maître de la Grande Loge. Scientifique reconnu et spécialiste des travaux d’Isaac Newton, il contribue à rapprocher la franc-maçonnerie des milieux intellectuels et de la Royal Society.
Le pasteur presbytérien James Anderson participe quant à lui à la rédaction des Constitutions maçonniques publiées en 1723. Ce texte contribue à fixer les principes, les règles et l’organisation de la franc-maçonnerie spéculative moderne.
LES LOGES, REFUGES DES PROTESTANTS FRANÇAIS
Introduite en France au cours des années 1720, la franc-maçonnerie se développe rapidement à Paris et dans plusieurs grandes villes de province. Les premières loges sont généralement ouvertes à des membres de différentes nationalités et confessions.
Cette ouverture attire de nombreux protestants français. Depuis la révocation de l’édit de Nantes en 1685, ceux-ci subissent en effet de nombreuses discriminations et ne disposent plus d’une pleine liberté religieuse.
Les loges leur permettent de rencontrer des hommes issus d’autres milieux religieux et sociaux sans être contraints de renoncer à leur foi. Afin de protéger leurs membres protestants, certaines loges évitent même de mentionner leur appartenance confessionnelle dans leurs registres.
La présence protestante devient particulièrement importante dans les régions où les communautés réformées sont historiquement implantées. Des francs-maçons protestants sont ainsi nombreux dans les loges de Marseille, Bordeaux, Strasbourg, Sedan, Nantes, La Rochelle, Caen ou encore Nîmes, où ils peuvent parfois représenter la majorité des membres.
DES PROTESTANTS FRANCS-MAÇONS ENGAGÉS DANS LA RÉVOLUTION
La Révolution française constitue une période importante dans l’histoire commune du protestantisme et de la franc-maçonnerie. De nombreux protestants membres des loges prennent part aux débats politiques et siègent dans les différentes assemblées révolutionnaires.
Parmi les personnalités souvent citées figurent Antoine Court de Gébelin, Jeanbon Saint-André, Rabaut Saint-Étienne, Rabaut-Pommier ou encore François-Antoine de Boissy d’Anglas. Plusieurs pasteurs francs-maçons sont également élus à l’Assemblée constituante, à l’Assemblée législative ou à la Convention nationale.
Leur engagement s’inscrit notamment dans la défense de la liberté de conscience, de l’égalité civile et de la reconnaissance des droits des minorités religieuses. Ces principes rejoignent certaines des valeurs portées au sein des loges du siècle des Lumières.
UN NOUVEL ESSOR AU XIXᵉ SIÈCLE
Après le ralentissement de l’activité maçonnique durant la Révolution, les loges connaissent un nouvel essor sous le Consulat et l’Empire. Les Articles organiques de 1802 permettent parallèlement au protestantisme français de bénéficier d’une reconnaissance officielle de la part de l’État.
Plusieurs milliers de protestants auraient alors fréquenté les loges sous l’Empire. Parmi les personnalités protestantes proches de la franc-maçonnerie figurent notamment Benjamin Constant, François Guizot et François de Jaucourt.
Au cours du XIXᵉ siècle, les loges deviennent des lieux de discussion sur les grandes questions sociales, politiques et éducatives. Des protestants libéraux y défendent l’instruction publique, la liberté de conscience, la laïcité et l’enracinement de la République.
L’une des personnalités les plus emblématiques de cette période est le pasteur Frédéric Desmons. Initié en 1861, il abandonne par la suite le ministère pastoral et occupe à plusieurs reprises la fonction de Grand Maître du Grand Orient de France.
En 1877, il joue un rôle déterminant dans la suppression, par le Grand Orient de France, de l’obligation de croire en Dieu et en l’immortalité de l’âme. Cette décision permet aux loges de l’obédience d’accueillir librement croyants, agnostiques et athées, au nom du principe absolu de liberté de conscience.
UNE PROXIMITÉ QUI N’EXCLUT PAS LES DIVERGENCES
Les relations entre protestantisme et franc-maçonnerie ne sont cependant pas uniformes. L’évolution laïque et parfois anticléricale d’une partie de la maçonnerie française suscite, dès la fin du XIXᵉ siècle, des réserves chez certains protestants.
Aujourd’hui encore, plusieurs protestants demeurent engagés dans les différentes obédiences maçonniques françaises. La proximité historique entre la culture protestante libérale et la franc-maçonnerie peut notamment s’expliquer par leur attachement commun à la liberté d’examen, à la responsabilité individuelle et à la tolérance.
Cette ouverture ne concerne toutefois pas toutes les sensibilités protestantes. Certains mouvements évangéliques considèrent la franc-maçonnerie comme incompatible avec la foi chrétienne et expriment à son égard une opposition parfois très marquée.
UN HÉRITAGE COMMUN AUTOUR DE LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
L’histoire des relations entre franc-maçonnerie et protestantisme révèle ainsi une proximité ancienne, sans pour autant signifier une identité parfaite entre les deux traditions.
Le protestantisme est une religion fondée sur la foi chrétienne, tandis que la franc-maçonnerie constitue une démarche initiatique et fraternelle pouvant accueillir des personnes de convictions différentes. Pourtant, leur histoire s’est souvent croisée autour de combats communs : la tolérance, la liberté religieuse, l’émancipation des consciences, l’éducation et la défense des principes républicains.
Des loges anglaises du XVIIIᵉ siècle aux engagements républicains des protestants francs-maçons français, cette relation témoigne de la manière dont des traditions distinctes peuvent dialoguer et participer ensemble à la construction d’une société plus libre et plus fraternelle.


