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FRANC-MAÇONNERIE À STRASBOURG : DE LA PREMIÈRE LOGE DE 1743 AUX FRÈRES RÉUNIS

Actualités, Web maçonnique | 21 juillet 2026 | 0 | by A.S.

La franc-maçonnerie fait son apparition en France au début du XVIIIᵉ siècle, probablement autour de 1725. Pourtant, il faudra attendre près de vingt ans avant qu’une première loge durablement attestée ne voie le jour à Strasbourg. Fondée en 1743, L’Épée d’Or marque le véritable commencement de l’histoire maçonnique dans la capitale alsacienne.

À partir de cette date, les loges se multiplient rapidement. Favorisée par le dynamisme intellectuel, économique et politique de Strasbourg, la franc-maçonnerie connaît un essor remarquable jusqu’à la Révolution française, puis une nouvelle période de prospérité sous le Premier Empire.

D’après un dossier paru dans Or Norme n°61.

STRASBOURG, VILLE DE CATHÉDRALE ET TERRE DE FRANC-MAÇONNERIE

La présence de la célèbre cathédrale de Strasbourg pourrait laisser croire que la ville était naturellement destinée à devenir un centre maçonnique majeur.

Les francs-maçons spéculatifs se présentent en effet volontiers comme les héritiers symboliques des bâtisseurs de cathédrales. Depuis le Moyen Âge, les maîtres d’œuvre, tailleurs de pierre et maçons travaillant autour de la cathédrale se regroupaient dans des constructions provisoires appelées Hütten, terme que l’on peut traduire par « loges ».

Cependant, le lien direct entre ces anciennes confréries de bâtisseurs et la franc-maçonnerie moderne demeure largement légendaire. Cette filiation relève davantage d’un récit symbolique destiné à inscrire l’institution dans un passé prestigieux que d’une continuité historiquement démontrée.

Strasbourg n’était donc pas nécessairement plus prédestinée qu’une autre grande ville à accueillir la franc-maçonnerie. Son développement tardif s’explique aussi par les distances et les difficultés de déplacement. Au XVIIIᵉ siècle, parcourir les quelque 500 kilomètres séparant Paris de Strasbourg représentait encore un long voyage.

L’ÉPÉE D’OR, PREMIÈRE LOGE MAÇONNIQUE ATTESTÉE EN ALSACE

Quelques groupes maçonniques plus confidentiels ont peut-être existé auparavant, notamment une loge d’inspiration suédoise évoquée vers 1740. Leur activité reste néanmoins difficile à établir précisément.

La première loge alsacienne dont l’existence soit véritablement attestée est donc L’Épée d’Or, créée à Strasbourg en 1743.

Cette fondation ouvre une période de développement particulièrement rapide. À la fin de l’Ancien Régime, la capitale alsacienne constitue un terrain idéal pour l’implantation des idées maçonniques.

La ville connaît alors une grande effervescence. Une bourgeoisie influente s’y développe aux côtés d’une aristocratie encore puissante. Industriels, banquiers, commerçants, membres du clergé, universitaires et officiers de différentes nationalités s’y rencontrent régulièrement.

Les loges deviennent ainsi des lieux privilégiés de sociabilité, de réflexion et d’échange. Dans la discrétion des travaux maçonniques, des hommes issus de milieux différents peuvent discuter de philosophie, de politique, de religion, de sciences ou de commerce.

STRASBOURG, UN CARREFOUR MAÇONNIQUE EUROPÉEN

La situation géographique de Strasbourg joue un rôle essentiel dans le développement de la franc-maçonnerie en Alsace. Placée au carrefour des mondes français et germanique, la ville entretient naturellement des liens avec les territoires voisins.

Certaines loges travaillent même dans les deux langues. C’est notamment le cas de Saint-Jean-d’Hérédon de Sainte-Geneviève, qui aurait allumé ses feux en 1757.

Mais les échanges ne se limitent pas aux relations franco-allemandes. Strasbourg est alors une ville profondément cosmopolite. On y rencontre des Suédois, des Russes, des Danois, des Polonais et de nombreux voyageurs venus de différentes cours européennes.

Parmi eux figurent des militaires, des diplomates, des négociants et des aristocrates. Leur présence contribue à faire de Strasbourg un centre maçonnique européen de premier plan, où circulent des idées, des rites et des influences venus de plusieurs pays.

LA CANDEUR, UNE LOGE AU CŒUR DE LA SOCIÉTÉ STRASBOURGEOISE

Fondée en 1763, la loge La Candeur illustre parfaitement le prestige acquis par la franc-maçonnerie strasbourgeoise au XVIIIᵉ siècle.

Ses réunions se tiennent notamment rue des Serruriers. Elle accueille des personnalités appartenant aux plus hautes sphères de la société politique, intellectuelle et aristocratique.

L’historien Jean-François Kovar cite parmi ses membres Frédéric de Turckheim, le prince Maximilien de Deux-Ponts, futur roi de Bavière, le prince Christian de Hesse-Darmstadt, le comte Armand de Custine ou encore François de Metternich.

La loge compte également des intellectuels reconnus, comme le pasteur Jean-Laurent Blessig, professeur à la faculté de théologie protestante, ainsi que le philologue et helléniste Jean Schweighaeuser.

Philippe-Frédéric de Dietrich, premier maire constitutionnel de Strasbourg, fréquente lui aussi les milieux maçonniques.

La composition de La Candeur ressemble alors à un véritable répertoire des personnalités influentes de Strasbourg et des principautés européennes environnantes.

L’ÂGE D’OR DE LA FRANC-MAÇONNERIE AVANT LA RÉVOLUTION

La seconde moitié du XVIIIᵉ siècle constitue le premier grand âge de la franc-maçonnerie française.

À la veille de la Révolution, la France aurait compté entre 30 000 et 40 000 francs-maçons pour une population d’environ 30 millions d’habitants. Ce nombre est considérable pour une institution qui reste principalement fréquentée par les élites sociales, militaires et intellectuelles.

Le mouvement des Lumières favorise cette expansion. Les loges deviennent des espaces de discussion où sont abordées les grandes questions philosophiques de l’époque : la liberté de conscience, la tolérance religieuse, le progrès scientifique, l’éducation et l’organisation de la société.

À Strasbourg et plus largement en Alsace, la présence importante du protestantisme contribue également à la diffusion d’une culture de débat, d’étude et de relative diversité confessionnelle.

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE BRISE L’ÉLAN DES LOGES

La Révolution française interrompt brutalement cette période de croissance.

Contrairement à certaines théories qui présentent la franc-maçonnerie comme l’organisatrice secrète de la Révolution, les loges apparaissent en réalité mal préparées au bouleversement politique. Leur organisation se fragilise, leurs membres se dispersent et de nombreux ateliers cessent leurs activités.

Certains francs-maçons sont directement victimes de la Terreur. Philippe-Frédéric de Dietrich, premier maire constitutionnel de Strasbourg et ancien membre des cercles maçonniques, est notamment guillotiné à Paris en décembre 1793.

La franc-maçonnerie alsacienne entre alors dans une période d’effacement, avant de retrouver progressivement une activité sous le Consulat.

LE RENOUVEAU MAÇONNIQUE SOUS NAPOLÉON

La franc-maçonnerie renaît véritablement sous le Premier Empire. Napoléon Bonaparte comprend rapidement l’intérêt politique que peut représenter une institution réunissant des militaires, des hauts fonctionnaires, des notables et des responsables locaux.

Plutôt que de supprimer les loges, le pouvoir impérial cherche à les surveiller et à les contrôler. Des hommes fidèles au régime sont placés à des postes stratégiques au sein de l’institution.

À Strasbourg, le commissaire de police Charles Popp, parfois surnommé le « Fouché alsacien », est ainsi nommé député maître des loges réunies et rectifiées de l’arrondissement.

Sa présence devait nécessairement influencer la liberté des échanges. Prendre la parole en loge sous le regard d’un représentant aussi attentif du pouvoir impérial exigeait certainement une grande prudence.

Malgré cette surveillance, la période napoléonienne est particulièrement favorable au développement maçonnique. De nouveaux ateliers sont créés et de nombreuses personnalités civiles ou militaires rejoignent les loges.

LES FRÈRES RÉUNIS, PLUS DE DEUX SIÈCLES D’HISTOIRE

C’est dans ce contexte qu’apparaît la loge des Frères Réunis, fondée au début du XIXᵉ siècle et qui célèbre en 2026 ses 215 années d’existence.

La longévité de cet atelier symbolise la profondeur de l’enracinement maçonnique à Strasbourg. Son histoire traverse les changements de régime, les conflits et les bouleversements territoriaux.

Après l’annexion de l’Alsace par l’Empire allemand en 1871, plusieurs loges françaises sont contraintes de se mettre en sommeil. Certains francs-maçons choisissent l’exil afin de poursuivre leurs activités en France.

La franc-maçonnerie alsacienne doit ensuite affronter les deux guerres mondiales et la persécution organisée par le régime nazi. Les nazis considèrent les francs-maçons comme des ennemis idéologiques et cherchent à faire disparaître leurs organisations, à confisquer leurs archives et à détruire leurs symboles.

Malgré ces épreuves, les loges strasbourgeoises se reconstituent et poursuivent leurs travaux.

DES LOGES ENGAGÉES DANS LES TRANSFORMATIONS DE LA SOCIÉTÉ

Au XIXᵉ siècle, la franc-maçonnerie participe aux grands débats politiques et sociaux qui transforment progressivement la France.

Des francs-maçons s’engagent notamment en faveur de l’abolition de l’esclavage, de la limitation du travail des enfants, de l’amélioration des conditions dans les bagnes, du développement de l’instruction publique et de la séparation des institutions religieuses et politiques.

Il serait toutefois excessif d’attribuer l’ensemble de ces avancées à la seule franc-maçonnerie. Les loges ont surtout servi de lieux de rencontre et de réflexion à des hommes engagés dans ces combats, aux côtés de nombreux autres mouvements politiques, philosophiques et sociaux.

STRASBOURG, UNE TERRE MAÇONNIQUE TOUJOURS VIVANTE

Depuis la création de L’Épée d’Or en 1743, la franc-maçonnerie strasbourgeoise a traversé près de trois siècles d’histoire.

Elle a connu l’enthousiasme des Lumières, les violences révolutionnaires, le contrôle impérial, les annexions, les guerres et les persécutions. Elle a pourtant toujours réussi à renaître et à maintenir une présence durable en Alsace.

L’histoire des loges de Strasbourg ne se résume donc pas à une succession de rites secrets ou de réunions confidentielles. Elle témoigne aussi du caractère profondément européen de la capitale alsacienne, ville de passage et de dialogue située entre plusieurs cultures.

À l’ombre de la cathédrale, les francs-maçons spéculatifs n’ont peut-être jamais été les descendants directs des anciens bâtisseurs. Mais, depuis 1743, ils ont incontestablement participé à la construction d’une histoire intellectuelle, sociale et symbolique propre à Strasbourg.

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