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LA DALLE ET LE DÉDALE : QUAND LE PAVÉ MOSAÏQUE DEVIENT THÉÂTRE DE L’ABSURDE

Planches | 22 juin 2026 | 0 | by A.S.

Notre Frère Gérard L. nous offre avec « La Dalle et le Dédale » une planche à la fois symbolique, philosophique et pleine d’esprit, où le Pavé mosaïque devient le théâtre intérieur de nos contradictions, entre ombre et lumière, gravité rituelle et dérision fraternelle.

En convoquant Camus, Maître Eckhart, le miroir et le GADLU, il nous invite à cheminer sur cette dalle non pour trouver une réponse définitive, mais pour apprendre à donner du sens à notre marche maçonnique


Dalle et le Dédale

Mes Frères, vous avez sous les yeux le Pavé Mosaïque. Conforme au Rituel, il orne le centre de nos Loges depuis que la Maçonnerie est Maçonnerie. Alternance du noir et du blanc, du jour et de la nuit, du bien et du mal, du zèle et de l’indifférence aux agapes. Il nous rappelle que la vie du Maçon est un perpétuel passage de l’ombre à la lumière, et parfois de la lumière à la buvette.

Origine mythique et confusion : L’explication selon laquelle ce pavé proviendrait de Moïse (jeu de mots sur mosaïque) ou qu’il couvrirait l’intégralité du Temple de Salomon est tenue pour fausse ou légendaire. Le « square pavement » biblique ne concernait que le Saint des Saints, inaccessible au profane, et le pavé maçonnique a probablement une fonction opérative (planche à tracer) plutôt que strictement liturgique. « 

C’est sur ce damier que se joue notre théâtre intérieur, entre gravité du Symbole et légèreté de l’Humain. Place donc au mélodrame.

Mise en scène : Camus en porte-parole ironiste, Maître Eckhart en fataliste du néant, le pavé mosaïque au sol, et un miroir reflétant le GADLU. Un mélodrame bien organisé où l’absurde porte le smoking et où le tablier se porte par-dessus.

Le Décor : Pavé, Miroir, GADLU
Au centre de la loge : le pavé mosaïque, damier noir et blanc. Conforme au Rituel, il est l’image de la dualité terrestre. Face à lui : un miroir. Dedans se reflète le GADLU, Grand Architecte De L’Univers. Personne ne le voit en direct, mais son reflet structure le rituel. C’est ça, le mélodrame : le sérieux absolu pour une transcendance qu’on ne perçoit que de biais, comme on entrevoit le Vénérable quand il cherche ses lunettes.
Le Frère Expert veille. La porte est gardée. Et nous voilà, en colonne, à contempler un carrelage en nous demandant s’il pense à nous.

Acte I – Maître Eckhart : Le Fataliste du Néant
Maître Eckhart lève les yeux vers le miroir, puis les baisse vers le pavé.
« Mes Frères, vous appelez ça Architecte ? Moi je vois un néant bien poli. Votre miroir ne reflète rien, sinon notre propre détresse et les trois points de suspension de l’Univers. »

Pour lui, le miroir prouve l’absence : le GADLU est vide, le pavé est un échiquier sans joueur et sans horloge. Le rituel devient farce tragique. Case noire, immobile, il attend que le néant le dispense d’exister, ou au moins de signer la feuille de présence. Son mélodrame : un seul acte, pas de réplique, rideau. Et pas d’agapes.
Eckhart s’assoit sur une colonne brisée. Il médite. Il soupire. Il constate que même le soupir est vain.

Acte II – Camus : Le Porte-Parole de la Dérision Lucide
Camus ne cherche pas Dieu dans le miroir. Il regarde le miroir. Il ajuste son nœud papillon. Et il ricane.
« Mes Frères, quel beau mélodrame ! Un damier pour le sol, un miroir pour le ciel, et entre les deux : nous, en smoking, en tablier, et en quête de sens entre deux coups de maillet. C’est absurde. C’est parfait. C’est maçonnique. »

Il fait trois pas sur le pavé. Un sur le blanc : il espère. Un sur le noir : il doute. Un sur la jointure : il danse.
« Voyez, le Rituel ne nous demande pas de choisir la case. Il nous demande de marcher. »

Le Rituel : Trois lectures

Élément du rituelFatalisme de EckhartDérision lucide de Camus
Le pavé mosaïqueAlternance stérile noir/blanc = tout s’annule. L’Initiation est un aller sans retour vers le même. On entre Profane, on sort Profane fatigué.Une piste de danse. Si rien n’est grave, tout est grave. Dansons donc avec gravité. Le Rituel est une chorégraphie pour apprivoiser le vide.
Le miroirReflète le néant du GADLU = preuve que le ciel est vide et que l’Orient est une décoration. Le Vénérable parle dans le vide.Reflète-nous en train de chercher le GADLU. Le sens, c’est la recherche, et la recherche a besoin d’un public. Le miroir, c’est la Loge qui se regarde travailler.
Le GADLUGrand Absent De L’Univers. Il a signé les plans et il est parti en vacances éternelles. Nous sommes en sous-traitance.Grand Acteur De L’Universel : il n’existe que si on joue son rôle. Le GADLU est le prétexte, nous sommes le texte. Et le texte a intérêt à être bien dit.

Acte III – Le Mélodrame Camusien : Sérieux + Dérision

Le sérieux : On entre sur le pavé en silence. On salue le miroir. Le rituel se respecte. La forme est la seule dignité qui reste quand le fond se dérobe. La révolte a besoin de mise en scène, et la Maçonnerie est la plus belle mise en scène de la révolte contre l’absurde.

La dérision : Une fois le protocole fait, Camus fait un clin d’œil au miroir. Il se moque des pompes, mais il les exécute avec zèle. Comme un acteur qui adore son texte en sachant que c’est une pièce, et qui en rajoute pour le Frère au fond qui s’endort.

Le sens : Il naît entre le pavé et le miroir. Le damier dit « le monde est contradictoire ». Le miroir dit « tu n’auras jamais la réponse entière ». Entre les deux : l’homme qui marche, salue, trébuche, et remonte en grade.

Intermède – Dialogue d’incompréhension : Camus, Eckhart et Le Miroir
Le Vénérable frappe un coup. Silence. Camus est sur une case blanche. Eckhart sur une case noire. Ils fixent tous deux le miroir.

CAMUS, au miroir, solennel :
Alors ? On joue ? Je fais mes trois pas, je salue, je récite. Vous êtes content ? C’est bien comme ça qu’on dessine le GADLU ?

LE MIROIR, qui renvoie seulement le reflet de Camus, muet :
…

ECKHART, excédé, pointant le miroir du doigt :
Tu vois ? Il ne répond pas. Je te l’avais dit. C’est un néant verni. Tu parles à une glace, Camus. Une glace ! Tu espères quoi ? Un accusé de réception de l’Univers en recommandé avec AR ?

CAMUS, à Eckhart, avec un sourire :
Je n’attends pas qu’il réponde, Maître. J’attends de voir qui répond à ma place. Regarde : quand je parle, c’est moi que je vois. Le GADLU, c’est peut-être juste le nom qu’on donne à notre propre écho quand on fait l’effort de parler haut et qu’on porte un tablier.

LE MIROIR, qui renvoie maintenant le reflet d’Eckhart, toujours muet :
…

ECKHART, au miroir, furieux, tapant du pied sur sa case noire :
Et moi ? Pourquoi tu me montres, moi ? Je ne t’ai rien demandé ! Je veux le Plan. Le Vrai. Pas ma tête des mauvais jours avec mes cernes de 3e degré ! Rends-moi l’Architecte, ou alors avoue qu’il n’y a personne et qu’on ferme la Loge !

CAMUS, riant, faisant tournoyer son maillet :
Mais il vous le rend, le Plan ! Le Plan, c’est vous, en train d’exiger le Plan en gueulant sur un miroir. Vous êtes la preuve que le chantier est ouvert et que le contremaître est en grève. Si le GADLU vous livrait le Plan fini, on mettrait tous la clé sous la porte de la Loge et on irait aux agapes directes, sans passer par la case « Travail ».

LE MIROIR, qui ne reflète plus que le pavé vide, toujours muet :
…

ECKHART, désemparé, regardant ses pieds :
Il est parti… Vous avez vu ? Il ne reflète plus personne. Même le néant nous lâche. C’est le comble de l’abandon. C’est pire qu’une démission du Secrétaire : y’a plus personne pour faire le PV de l’Univers.

CAMUS, posant le pied sur la jointure entre deux cases, théâtral :
Non, Maître. C’est le comble du Rituel. Quand le miroir est vide, il ne reste que le pavé. Et le pavé, lui, il ne bouge pas. Il ne démissionne pas. Il ne fait pas grève. Il nous dit : « Jouez. Même sans public. Surtout sans public. Et surtout sans souffleur, parce que le souffleur, c’est vous. »
Il salue le miroir vide, très bas.
À l’Ordre, mes Frères. L’Absurde vient de nous donner congé. Au travail ! Et que ça saute !

LE VÉNÉRABLE frappe. Eckhart soupire et se relève. Le miroir reflète de nouveau les deux hommes.

LE MIROIR, qui, pour la première fois, semble parler. En réalité, c’est la voix du Frère Couvreur qui prend la parole depuis l’Occident :
Dites, les Frères… c’est pour quand le silence ? Je n’entends rien à ce que vous racontez depuis la porte de la salle des Pas Perdus, et le Frère Maître des Cérémonies cherche sa canne. Ce n’est pas celui-là, par hasard ?

Camus et Eckhart se regardent. Camus tient toujours le maillet. Un ange passe. Puis deux.

CAMUS, tendant le maillet à Eckhart, mi-figue mi-raisin :
Tenez, Maître. Finalement, le GADLU, c’était peut-être lui. Il ne donne pas le Plan, mais il réclame les outils. C’est déjà un programme.

ECKHART, prenant le maillet, dépité :
Si le Grand Architecte De l’Univers, c’est le Couvreur qui cherche une épée… alors je comprends pourquoi le chantier a du retard.
Il frappe trois coups, au hasard.
Mes Frères, la parole est au néant. Ou au Couvreur. C’est pareil.

Rideau. On entend au loin le bruit des couverts pour les agapes. Le pavé, lui, n’a pas bougé. Conforme au Rituel.

Réplique finale
Camus à Eckhart, devant le miroir, maillet en main :
« Maître, vous dites que le miroir est vide. Moi je dis qu’il est plein : il est plein de nous en train de le regarder en tablier. Le GADLU n’a pas dessiné le pavé. C’est nous qui, en marchant dessus, dessinons le GADLU à chaque tenue. Alors relevez-vous. Le mélodrame attend son acteur principal. Et il ne se jouera pas sans dérision, ni sans agapes. »

Moralité
Le pavé donne le sol, le miroir donne le ciel, et l’homme donne le sens en faisant des allers-retours entre les deux. Eckhart contemple le vide et prend froid. Camus danse dessus et réchauffe la Loge. Le rituel les oblige à jouer ensemble, car une Loge sans contradiction est une Loge où l’on dort.

Conclusion :
Et finalement, ce Pavé Mosaïque, qu’est-ce que c’est ? C’est un carrelage métaphysique. C’est la seule chose en Loge qui ne demande pas la parole pour s’exprimer. Il est noir, il est blanc, et il a l’élégance de ne jamais donner son avis. Si le GADLU existe, il a dû le poser un jour de grande inspiration, entre deux créations de nébuleuses. S’il n’existe pas, alors c’est nous qui l’avons posé, ce qui prouve qu’on est quand même capables de faire des choses droites.

Alors, mes Frères, la prochaine fois que vous mettrez le pied sur une case noire en pensant à vos impôts, et sur une case blanche en pensant à l’Harmonie Universelle, rappelez-vous la règle d’or du Pavé : l’important n’est pas la couleur de la case, c’est de ne pas glisser. Car l’Absurde, c’est bien, mais avec une entorse, c’est moins pratique pour faire ses trois pas.

Et si d’aventure le GADLU vous apparaît dans le miroir, surtout ne lui demandez pas le plan de l’Univers : demandez-lui plutôt le nom de son carreleur. Il doit être très fort.

GLEF06/2026

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