Le 14 mai 2026, à l’Orient de Sofia, en Bulgarie, Iván Herrera Michel a présenté, dans le cadre du colloque annuel de CLIPSAS, une communication particulièrement directe sur l’état actuel de la franc-maçonnerie mondiale. Sous le titre « Le schisme comme symptôme de la franc-maçonnerie : l’effondrement démographique de l’Ordre », il a livré une analyse sévère, mais lucide, d’une institution confrontée à une crise profonde de ses effectifs, de son unité et de sa capacité à incarner réellement la fraternité qu’elle proclame.
Une franc-maçonnerie qui prêche la paix, mais peine à la vivre
Dès les premières lignes de son intervention, Iván Herrera Michel pose une question centrale : comment la franc-maçonnerie pourrait-elle contribuer à la paix dans le monde si elle n’est pas capable de maintenir la paix en son propre sein ?
Pour lui, l’Ordre maçonnique traverse depuis longtemps une crise interne faite de divisions, de rivalités, de schismes et de conflits de reconnaissance. Cette situation affaiblit considérablement sa crédibilité lorsqu’elle prétend agir comme force morale, humaniste et fraternelle dans la société.
La franc-maçonnerie, rappelle-t-il, prêche l’harmonie universelle. Pourtant, elle demeure traversée par des affrontements permanents entre obédiences, rites, traditions et conceptions de la régularité.
Une crise démographique massive

L’un des points les plus frappants de cette communication réside dans les chiffres évoqués. Selon Iván Herrera Michel, la franc-maçonnerie mondiale connaît un recul démographique majeur.
Il rappelle notamment que la Grande Loge Unie d’Angleterre aurait perdu environ 75 % de ses effectifs en soixante ans. Aux États-Unis, le nombre de francs-maçons serait passé de plus de quatre millions au milieu du XXe siècle à moins de 900 000 aujourd’hui. En Australie également, le nombre de membres aurait fortement chuté depuis la seconde moitié du XXe siècle.
Même les obédiences qui connaissent encore une certaine stabilité ne peuvent ignorer la transformation globale du paysage maçonnique. Le Grand Orient de France, avec un peu plus de 50 000 membres, aurait connu une croissance modérée au regard de l’évolution démographique de la société française.
En Amérique latine, l’auteur souligne le phénomène récurrent des départs précoces parmi les nouveaux initiés. En Afrique, il évoque le vieillissement générationnel de nombreuses obédiences.
Des causes sociales, mais aussi internes
Iván Herrera Michel ne nie pas les facteurs extérieurs qui peuvent expliquer cette diminution des effectifs. La sécularisation, le vieillissement des générations, la transformation des modes de sociabilité et l’émergence de communautés numériques plus souples ont profondément modifié le rapport des individus aux institutions traditionnelles.
Mais, selon lui, ces causes externes ne suffisent pas à expliquer l’ampleur de la crise.
La franc-maçonnerie aggraverait elle-même son propre déclin par ses querelles internes, ses exclusions, ses prétentions hégémoniques et son incapacité à engager une autocritique véritable. Le problème ne serait donc pas seulement démographique. Il serait également culturel, structurel et spirituel.
Le schisme comme maladie de l’Ordre
L’auteur décrit une franc-maçonnerie fragmentée en blocs de pouvoir fonctionnant comme des plaques tectoniques en tension. D’un côté, certaines structures défendent une vision masculine, déiste et exclusive de la régularité. De l’autre, de grands centres historiques comme Paris ou Londres continueraient d’imposer leurs modèles comme références universelles, en ignorant trop souvent les réalités des périphéries.
Cette logique de pouvoir produit une multiplication des acronymes, des obédiences concurrentes, des revendications de légitimité et des conflits de reconnaissance. Chaque groupe affirme incarner la « véritable tradition », pendant que l’ensemble de l’édifice se fragilise.
Pour Iván Herrera Michel, le schisme n’est pas seulement un accident institutionnel. Il est devenu le symptôme d’une pathologie plus profonde : celle d’un Ordre incapable de dépasser ses rivalités pour se consacrer à sa mission essentielle.
Une culture du déni
L’intervention dénonce également une forme de déni collectif. Les temples se vident, mais certains continuent d’expliquer cette diminution par une prétendue exigence de qualité ou de sélectivité. Les exclusions persistent, mais elles sont présentées comme la défense de la tradition. Les conflits se multiplient, mais ils sont souvent minimisés au nom des usages, des constitutions ou des anciennes règles.
Iván Herrera Michel compare cette situation à une catastrophe lente, semblable au changement climatique : un phénomène visible, mesurable, progressif, mais que beaucoup refusent encore de regarder en face.
Cette culture du déni empêcherait la franc-maçonnerie d’affronter lucidement sa propre vulnérabilité.
Le risque de l’obsolescence
L’auteur emploie une expression forte : ce que certains appellent la préservation de la tradition pourrait n’être, en réalité, qu’une forme d’« obsolescence fonctionnelle ».
Autrement dit, une institution peut continuer à fonctionner en apparence, conserver ses titres, ses décors, ses cérémonies et ses structures, tout en devenant progressivement incapable de répondre aux besoins spirituels, sociaux et humains de son époque.
La franc-maçonnerie risquerait alors de se réfugier dans une forme superficielle d’elle-même : obsédée par les titres, les mythes, les dogmes et les symboles de pouvoir, mais déconnectée de sa vocation humaniste.
CLIPSAS comme espace de dialogue
Malgré la gravité du constat, la communication ne se veut pas uniquement pessimiste. Iván Herrera Michel voit dans CLIPSAS un espace mondial capable de favoriser le dialogue entre obédiences, dans le respect mutuel, la liberté de conscience et l’égalité entre les Grandes Loges.
Pour lui, l’avenir ne viendra pas d’une obédience qui prétendrait incarner seule le centre de la franc-maçonnerie universelle. Il viendra plutôt de la capacité des traditions maçonniques différentes à se rencontrer, à dialoguer franchement et à construire des coopérations durables.
La franc-maçonnerie ne pourra redevenir un outil de paix que si elle accepte d’abord de pacifier ses propres relations internes.
Une responsabilité personnelle
La conclusion de l’intervention est particulièrement concrète. Iván Herrera Michel rappelle que la paix ne dépend pas seulement des déclarations, des colloques ou des bonnes intentions. Elle commence dans l’attitude personnelle de chaque franc-maçon.
À Sofia, il invite ainsi chaque sœur et chaque frère à tendre la main à ceux avec qui ils sont en désaccord. Sans ce geste simple, affirme-t-il en substance, les discours sur la paix risquent de rester vains.
Une alerte salutaire pour la franc-maçonnerie contemporaine
Cette communication a le mérite de poser une question essentielle : la franc-maçonnerie veut-elle continuer à se contempler dans le miroir de sa propre tradition, ou accepte-t-elle de regarder lucidement les signes de son affaiblissement ?
L’effondrement démographique, les divisions internes, les querelles de reconnaissance et le vieillissement des structures ne sont pas de simples détails administratifs. Ils interrogent la capacité de l’Ordre à demeurer vivant, utile et audible dans le monde contemporain.
Le message d’Iván Herrera Michel est clair : la franc-maçonnerie ne disparaîtra peut-être pas faute de symboles, de rites ou de discours. Elle risque surtout de s’affaiblir si elle oublie que la fraternité ne se proclame pas seulement. Elle se pratique.
Référence :
Iván Herrera Michel, El cisma como síntoma en la masonería: el colapso demográfico de la Orden, publié sur le blog personnel de l’auteur, juin 2026.
Source : https://ivanherreramichel.blogspot.com/2026/06/el-cisma-como-sintoma-en-la-masoneria.html


