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L’INCOMMUNICATION : SOURIRE MAÇONNIQUE SUR NOS MALENTENDUS FRATERNELS

Planches, Réflexions | 2 juin 2026 | 0 | by A.S.

Nous publions aujourd’hui une contribution de notre Frère Gérard L., consacrée avec humour et finesse à un sujet profondément humain : l’incommunication.

De Sartre à Camus, de Babel à la Loge maçonnique, ce texte interroge nos silences, nos malentendus et nos paroles parfois trop bien codifiées. Une réflexion légère en apparence, mais qui invite chacun à mieux écouter, mieux comprendre… et sourire de nos propres contradictions.


L’Incommunication

Petit Traité sur l’Art de Parler pour ne Rien Dire

Introduction : L’Enfer, c’est un dîner de famille

C’est Jean-Paul Sartre qui, dans un élan d’optimisme débordant, nous a légué cette formule immortelle : « L’enfer, c’est les autres ». Si le dramaturge pensait d’abord à la complexité des rapports humains, il venait surtout de résumer le grand drame de notre existence : l’incommunication. Communiquer est un art difficile ; ne pas y parvenir est une science exacte que l’humanité peaufine depuis des millénaires.

Pourtant, loin d’être une simple panne de réseau entre deux cerveaux, l’incommunication est peut-être le véritable moteur de notre histoire. Après tout, si nous nous comprenions parfaitement, nous n’aurions plus rien à nous dire.

1. L’Antiquité Égyptienne : Quand le silence devient une carrière

Voyageons un peu et tournons-nous vers l’Égypte ancienne. On s’imagine souvent les Égyptiens de l’Antiquité comme des bâtisseurs de génie, alignant les pyramides avec une précision chirurgicale. C’est vrai. Mais sur le plan de la communication interne, c’était une autre affaire.

  • Le privilège du gribouillage : Les Égyptiens ont inventé les hiéroglyphes. Une écriture magnifique, certes, mais tellement complexe qu’elle était jalousement gardée par une élite de scribes et de prêtres. La majorité de la population ne comprenait strictement rien à ces dessins d’oiseaux et d’yeux de profil. On appelait cela le « savoir ésotérique », une façon élégante de dire : « C’est secret parce que vous n’avez pas le niveau ».
  • La joie des circulaires administratives : Le pouvoir était centralisé et adorait envoyer des décrets écrits aux quatre coins du royaume. Seulement, entre la capitale et une province reculée, l’interprétation du moindre symbole changeait du tout au tout. Un ordre d’irrigation pouvait facilement être confondu avec une déclaration de guerre locale, pour le plus grand bonheur des bureaucrates de l’époque.
  • Le commerce du quiproquo : Quand il s’agissait de négocier avec les Hittites ou les Grecs, l’absence de traducteur automatique faisait des miracles. Les traités de paix ressemblaient à des malentendus polis où chacun hochait la tête en espérant que l’autre ne demandait pas l’annexion de sa grand-mère.

2. Les Temps Bibliques : Dieu, les langues et les malentendus

Si l’Égypte a institutionnalisé le quiproquo, la Bible, elle, en fait un véritable outil de gestion de crise.

  • Le grand bug de Babel : C’est l’histoire de la Tour de Babel (Genèse 11:1-9). Les hommes parlent la même langue et décident, dans un élan d’arrogance un peu naïve, de construire une tour pour monter jusqu’au ciel. Dieu, trouvant le projet un brin envahissant, décide de brouiller les pistes : il confond leur langage. En un instant, le chef de chantier demande une truelle et reçoit une chèvre. Incapables de s’entendre, les hommes abandonnent les briques et se dispersent. L’incommunication est née d’un décret divin pour calmer les ambitions immobilières de l’humanité.
  • Prophètes en zone blanche : Les prophètes comme Jérémie ou Ézéchiel ont passé leur vie à hurler des vérités dans le désert. Ils avaient le message, ils avaient la foi, mais ils n’avaient pas l’audience. Jérémie a même fini persécuté parce que ses contemporains préféraient censurer le messager plutôt que d’écouter la prophétie.
  • L’art de la parabole : Plus tard, Jésus choisit d’enseigner en utilisant des paraboles. C’était poétique, imagé, mais redoutablement cryptique. Il constatait lui-même le phénomène : certains ont des oreilles mais n’entendent pas. Expliquer des vérités profondes à un public qui cherche juste des réponses au premier degré, c’est le quotidien de tout pédagogue et le sommet de l’incommunication spirituelle.

3. La Franc-Maçonnerie : Le paradoxe du secret bruyant

S’il est un domaine où l’incommunication devient un grand art de vivre, c’est bien la franc-maçonnerie. Le concept même est un magnifique paradoxe : comment faire cohabiter le goût du secret et l’idéal de la fraternité universelle ?

  • Chut, on communique ! : La tradition impose de garder secrets les rites et les symboles. Mais à force de ne rien dire à l’extérieur, l’imagination populaire prend le relais. Pour le non-initié, la loge devient un lieu mystérieux où l’on complote probablement pour contrôler la météo ou le prix du pain. Les théories du complot adorent le vide, et le secret maçonnique est un vide magnifique que l’extérieur s’empresse de remplir avec les pires fantasmes.
  • L’initiation introuvable : L’expérience initiatique est, par définition, personnelle et subjective. C’est tellement intime que même entre « Frères », on peine à mettre des mots dessus. On se retrouve donc dans une situation savoureuse où des personnes se réunissent pour partager une expérience… qu’elles sont incapables de s’expliquer les unes aux autres.
  • La guerre des symboles : Prenez un symbole riche et ancien. Mettez autour d’une table dix esprits brillants et indépendants. Vous obtiendrez douze interprétations différentes, trois débats philosophiques majeurs et une légère tension sur la définition exacte du fil à plomb. C’est toute la beauté de la chose : vouloir être inclusif tout en cultivant une exclusivité de langage qui exclut fatalement le profane.
  • Le silence des agneaux (et des apprentis) : Entrer en loge, c’est d’abord apprendre à se taire. Littéralement. Pendant de longs mois, le nouvel initié est condamné au silence absolu, privé de parole par le rituel. On lui explique gentiment que c’est pour son bien, pour aiguiser son écoute. Mais le paradoxe atteint son paroxysme lors des débats : la parole y est tellement codifiée, minutée et soumise à l’autorisation hiérarchique des Surveillants qu’elle finit par ressembler à un ballet d’acrobaties polies. On ne s’interrompt pas, on ne se répond pas directement, on « rebondit ». À force de vouloir purifier la communication de scories profanes, on invente un système où la spontanéité est un délit initiatique. C’est l’incommunication élevée au rang de discipline olympique : tout le monde brûle de s’exprimer, mais le chronomètre et le rituel veillent au grain.

4. La Philosophie : Et si ne pas se comprendre était une chance ?

Heureusement, les théoriciens et les philosophes sont venus à notre rescousse pour nous expliquer que tout cela est parfaitement normal, voire souhaitable.

  • La thérapie Wolton : Dominique Wolton nous invite à un véritable changement de regard. Au lieu de voir l’incommunication comme une maladie honteuse ou une panne technique, il affirme qu’elle est la condition même de la communication. Si nous étions de parfaits miroirs, la conversation s’arrêterait immédiatement. Le malentendu nous oblige à reformuler, à négocier, à faire un effort vers l’autre. L’incommunication n’est pas un bug, c’est une fonctionnalité.
  • Le modèle transactionnel (TMC) : Deux chercheuses, Juliana Çyfeku et Edlira Xega, nous rappellent que la communication n’est pas un long fleuve tranquille où un émetteur parle à un récepteur passif. C’est un joyeux chaos dynamique où les rôles s’inversent en permanence. Ce sont précisément nos différences culturelles et nos petits ratés qui nous permettent de coconstruire une réalité sociale un peu plus drôle et diversifiée.

« On pourrait croire qu’après les Égyptiens, la Bible, la franc-maçonnerie et deux théoriciennes albanaises, nous avons fait le tour de l’incommunication. Mais non : il manque encore le plus savoureux, le plus discret, le plus solaire des malentendus. Celui qui ne vient ni des symboles, ni des rites, ni des dieux, mais simplement de la condition humaine. Pour entrer dans cette zone où l’on répond à côté avec une grâce presque artistique, il nous fallait un expert : Camus. »

5. Camus : L’incommunication ou l’art de répondre à côté avec élégance

  • Camus aurait adoré la franc-maçonnerie. Pas pour ses symboles, ni pour ses rites trop sérieux pour lui mais pour ses dialogues, ces moments suspendus où chacun parle avec gravité… pour dire exactement ce qu’il ne pense pas, ou pour ne pas dire ce qu’il pense vraiment. Un vrai laboratoire de l’absurde.
  • Chez Camus, l’incommunication est une hygiène de vie. Chez certains maçons, c’est parfois un sport de combat courtois.
  • Il suffit d’assister à un débat en loge pour comprendre : on pose une question simple, on obtient une réponse profonde, on demande une précision, on reçoit une citation, on cherche un avis, on récolte un souvenir personnel, et quand enfin on croit saisir le sens… le Frère conclut d’un « j’ai dit » qui ferme la porte à toute vérification.
  • Camus aurait souri. Il aurait vu dans ces échanges une version polie de l’absurde : chacun parle pour s’élever, mais personne ne s’écoute vraiment. Non par malveillance non, ce serait trop simple mais parce que l’intérêt symbolique, la quête de reconnaissance ou la prudence hiérarchique prennent parfois le pas sur la parole authentique.
  • « C’est Meursault : (un personnage créé par Albert Camus qui donne corps à sa philosophie de l’absurde) » L’indifférence du personnage est une attitude lucide face à l’absurdité de la vie. Derrière son tablier, on le questionne sur la signification profonde du maillet. Il répond que la voûte étoilée lui semble brûlante. Et tous le fixent comme s’il avait perpétré un sacrilège métaphysique.
  • Dans certains dialogues maçonniques, l’absurde naît ainsi : on parle pour être entendu, mais on écoute pour être approuvé. Le discours devient un rituel, l’échange une chorégraphie, et la vérité la vraie, celle qui gratte un peu, reste sagement au vestiaire, avec les chaussures.
  • Camus aurait appelé cela « l’élégance du désaccord silencieux ». Une manière de dire : « Je te parle, tu me parles, nous faisons semblant de nous comprendre, et c’est très bien comme ça. »
  • L’incommunication devient alors une forme de paix civile. Un pacte tacite : ne pas trop comprendre l’autre pour éviter de le contredire. Et tout le monde peut aller boire un verre après la tenue, convaincu d’avoir vécu un moment de haute élévation intellectuelle.

Conclusion : Connais-toi toi-même (et bon courage pour le reste)

Pour clore ce tour d’horizon, laissons le mot de la fin à Aristote : « Se connaître soi-même est le début de toute sagesse ».

C’est une très belle ambition. Mais quand on voit à quel point il est déjà difficile de se comprendre soi-même un lundi matin devant sa glace, on ne peut qu’aborder nos malentendus avec autrui avec beaucoup d’indulgence et un sourire en coin. L’incommunication n’est pas le tombeau de nos relations ; elle en est le sel. Sans elle, le monde serait terriblement prévisible, et la littérature, d’une monotonie mortelle.

Après tout, comme l’aurait peut-être résumé le grand Pierre Dac :

 « Si la parole est d’argent et le silence est d’or, l’incommunication est en platine iridié : elle permet de parler longuement sans risquer d’être contredit par quelqu’un qui aurait compris. »

— Inspiré de Pierre Dac —

À choisir entre un enfer pavé de certitudes et un quiproquo permanent mais joyeux, votons sans hésiter pour le malentendu. C’est encore le moyen le plus sûr de continuer à se fréquenter.

GL062026

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