À l’entrée de toute loge maçonnique se dressent deux colonnes dont la présence n’est jamais anodine. Elles évoquent immédiatement celles qui ornaient le portique du Temple du roi Salomon à Jérusalem, décrites dans la tradition biblique et reprises dans l’imaginaire symbolique de la franc-maçonnerie. Ces deux colonnes portent des noms devenus familiers à tous les initiés : Boaz et Jachin.
Dans la tradition, Boaz, la colonne placée à gauche de l’entrée, renvoie à un nom bien connu de la généalogie biblique. Boaz fut l’un des ancêtres du roi David, et donc indirectement de Salomon lui-même. Donner ce nom à l’une des colonnes du Temple constituait ainsi une manière d’honorer cette lignée. Mais le nom possède aussi une signification symbolique : en hébreu, il évoque la force, la solidité, la stabilité nécessaire à toute construction durable.

La seconde colonne, Jachin, placée à droite, possède elle aussi une signification profonde. Son nom dérive d’une expression hébraïque pouvant être traduite par « il établira » ou « il affermira ». Certains y voient également une référence au nom divin, par l’association de la racine liée à « Yah » ou « Jah ». Ainsi, l’ensemble formé par ces deux colonnes peut être compris comme une affirmation symbolique : la force et la stabilité par lesquelles le divin établit l’ordre et l’harmonie.
Cependant, l’origine symbolique des colonnes ne se limite pas au seul récit biblique. Une ancienne tradition, parfois appelée légende énochienne, évoque la construction de deux colonnes bien avant le déluge. Selon cette tradition, les descendants de Seth auraient gravé sur ces colonnes les connaissances et la sagesse de leur époque afin qu’elles ne disparaissent pas lors des catastrophes annoncées. L’une aurait été conçue pour résister au feu, l’autre à l’eau.
Ces structures, connues sous le nom de colonnes de Seth, auraient conservé les savoirs anciens pour les générations futures. Le révérend James Anderson, dans ses célèbres Constitutions des francs-maçons du XVIIIᵉ siècle, évoque lui aussi cette tradition dans ce que l’on appelle la « légende de l’Art ». La franc-maçonnerie y trouve une image puissante de la transmission du savoir à travers le temps.
Dans cette perspective, les colonnes deviennent des réceptacles symboliques de la connaissance. Elles renferment la sagesse que l’initié doit découvrir par son travail. Cette idée correspond parfaitement à la démarche maçonnique : la vérité ne se livre pas immédiatement. Elle se révèle progressivement à celui qui étudie, médite et polit sa pierre intérieure.
L’architecture des cathédrales médiévales illustre également cette symbolique. Les bâtisseurs, souvent associés aux anciennes corporations de tailleurs de pierre, ont laissé dans la pierre de nombreux signes et motifs symboliques. Colonnes, chapiteaux et sculptures deviennent ainsi les témoins silencieux d’un savoir transmis par l’art de bâtir. Dans ces édifices, la pierre elle-même devient un livre ouvert pour celui qui sait observer.
Dans le temple maçonnique, les colonnes jouent aussi un rôle initiatique très particulier. Placées à l’entrée de la loge, elles marquent le passage entre deux mondes. Franchir cet espace symbolique signifie quitter l’agitation profane pour entrer dans un lieu consacré à la réflexion, au travail et à la fraternité. Elles agissent comme un seuil symbolique, une porte invisible vers un espace où le temps et les préoccupations ordinaires semblent suspendus.
Mais les deux colonnes du Temple ne sont pas les seules présentes dans l’univers maçonnique. Le symbolisme des colonnes se retrouve à plusieurs niveaux dans la loge.
Il existe d’abord les colonnes humaines, formées par les frères eux-mêmes. Les Apprentis prennent place traditionnellement à la colonne du Nord, tandis que les Compagnons se tiennent à la colonne du Sud. Les Maîtres peuvent siéger dans les deux colonnes, généralement en avant des autres frères. Ces colonnes humaines sont placées sous l’autorité des gardiens : le Second Gardien pour la colonne du Nord et le Premier Gardien pour celle du Sud. Elles représentent l’ordre, la progression initiatique et la structuration de la loge.
Le symbolisme des colonnes apparaît également dans les ordres architecturaux grecs présents dans certains temples maçonniques : dorique, ionique et corinthien. Ces formes classiques sont souvent associées aux trois grandes valeurs symboliques de la franc-maçonnerie : Sagesse, Force et Beauté. Ensemble, elles représentent l’équilibre nécessaire à toute construction, qu’elle soit matérielle ou spirituelle.
Dans certaines représentations symboliques, on trouve aussi les colonnes zodiacales, qui évoquent les douze signes du zodiaque. Réparties entre le Nord et le Sud du temple, elles rappellent que l’initiation s’inscrit dans un ordre cosmique plus vaste, où l’homme n’est qu’une partie d’un ensemble harmonieux.
Enfin, il existe également la Colonne de l’Harmonie, où prend place le Maître de l’Harmonie. Par la musique, ce frère contribue à créer l’atmosphère particulière du temple et à accompagner les travaux de la loge. La musique devient alors un moyen d’élever l’esprit et de favoriser l’accord entre les frères.
Ainsi, les colonnes occupent une place essentielle dans le symbolisme maçonnique. Elles sont à la fois mémoire des traditions anciennes, images de la transmission du savoir et repères initiatiques pour celui qui chemine dans l’Art royal.
Elles rappellent aussi que toute construction véritable repose sur des fondations solides. Dans la franc-maçonnerie comme dans l’architecture, rien ne peut s’élever durablement sans équilibre entre la force, la sagesse et la beauté. Les colonnes du temple ne sont donc pas seulement des éléments décoratifs : elles sont le reflet d’une tradition vivante, invitant chaque initié à soutenir, à sa manière, l’édifice symbolique de l’Ordre.


