Il est des livres qui ne se contentent pas d’organiser une institution : ils définissent une manière de penser, une façon d’habiter le monde, et parfois même une certaine idée de l’homme. La Constitution d’Anderson — nom donné communément au texte publié en 1723 sous le titre Constitutions of the Free-Masons — appartient à cette catégorie rare. On la cite souvent comme un « document fondateur ». En réalité, elle est davantage qu’une charte : elle est un acte de naissance, une matrice à partir de laquelle la franc-maçonnerie spéculative va progressivement se reconnaître, se stabiliser et s’universaliser.
De l’opératif au spéculatif : un changement de monde
Avant 1723, la franc-maçonnerie s’inscrit encore, au moins symboliquement, dans l’héritage des métiers et des usages opératifs. Les loges, même transformées, portent en elles une mémoire de pratiques : une discipline du geste, une éthique de la transmission, une hiérarchie de l’apprentissage. La Constitution d’Anderson n’efface pas cette mémoire, mais elle la reconfigure : elle propose un cadre plus large, où la maçonnerie devient moins un art de bâtir des édifices qu’un art de bâtir l’homme — et, par lui, une société plus pacifiée.

C’est ici qu’il faut mesurer la portée du texte : il ne s’agit pas seulement de règles de fonctionnement. Anderson participe à l’émergence d’une franc-maçonnerie qui se veut morale, philosophique, sociale, à une époque où l’Europe cherche de nouveaux équilibres après les guerres religieuses, les fractures politiques et les conflits de légitimité.
Anderson : un texte de compromis, donc un texte de puissance
La Constitution est rédigée par James Anderson, franc-maçon, vénérable maître, et grand officier de la loge de Londres à Westminster. Commandée avec le soutien de la Grande Loge de Londres, elle vise un objectif essentiel : offrir un socle commun aux loges, une langue commune, un repère commun. Son efficacité vient précisément de là : la Constitution n’est pas un texte de surenchère, c’est un texte de compromis structurant.
Elle rassemble l’ordre, l’histoire, les obligations, les usages, et trace une frontière : non pas entre le “bien” et le “mal”, mais entre ce qui est reconnaissable et ce qui ne l’est pas. Autrement dit : elle fonde l’idée que la maçonnerie n’est pas une simple affiliation individuelle, mais une chaîne initiatique et institutionnelle.
La régularité : le cœur silencieux du système
On peut lire la Constitution d’Anderson comme l’un des textes qui installent durablement un principe : la régularité maçonnique. Chaque rite possède ses formes, ses couleurs, ses variations, mais l’idée d’une reconnaissance internationale — ou du moins d’une compatibilité — s’enracine dans ce type de document.
C’est là un point capital : la franc-maçonnerie se construit comme un ordre où l’initiation n’est pas un récit personnel improvisé, mais un processus reçu, transmis, encadré. On ne devient pas franc-maçon par auto-proclamation : on le devient par une invitation, une initiation, une intégration dans une loge reconnue, et par le respect d’obligations qui vous lient à une communauté et à une tradition.
Cette logique est exigeante, parfois contestée, mais elle porte une idée forte : la maçonnerie est un lieu de transformation qui suppose un cadre, une méthode, et une continuité.
La question de la croyance : un seuil qui structure les débats
Le texte d’Anderson est aussi au centre d’un débat qui traverse encore la maçonnerie contemporaine : la relation à la croyance en Dieu. Selon l’interprétation traditionnelle de la régularité, les Constitutions d’Anderson posent une exigence de type théiste : un principe supérieur, un Dieu, un ancrage transcendant — ce qui, en retour, a conduit à qualifier d’“irrégulières” certaines démarches maçonniques qui s’en écartent.
Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le critique, ce point rappelle une réalité : les Constitutions d’Anderson ne sont pas neutres. Elles définissent une maçonnerie qui se veut morale et universelle, mais dont l’universalisme repose sur des seuils, des repères, des limites. Et c’est précisément cette tension — ouverture affichée / critères de reconnaissance — qui explique la longévité du texte et la vigueur des discussions qu’il continue d’alimenter.
Franklin (1734) : quand Anderson devient mondial
La diffusion du texte est rapide et symboliquement puissante. En 1734, Benjamin Franklin en publie une édition à Philadelphie : ce sera le premier ouvrage maçonnique imprimé en Amérique. Ce détail n’en est pas un. Il signale que la Constitution d’Anderson n’est pas seulement une charte anglaise : elle devient un outil de mondialisation de la franc-maçonnerie spéculative, un “format” exportable, compréhensible, réplicable.
Pourquoi ce texte compte encore
On cite souvent Anderson pour trancher, pour justifier, pour condamner ou reconnaître. Mais son importance est plus profonde : la Constitution d’Anderson incarne un moment où la maçonnerie comprend qu’elle ne peut se maintenir sans mémoire, sans règle, sans cadre commun. Elle fonde une tradition qui n’est pas figée, mais structurée : une tradition capable d’accueillir des différences de rites, tout en revendiquant une cohérence interne.
En somme, Anderson n’est pas seulement le passé : c’est la question toujours actuelle de savoir ce qui fait qu’une initiation est une initiation, qu’une loge est une loge, et qu’une fraternité demeure autre chose qu’un club d’opinions.
📌 RÉFÉRENCE
Constitutions of the Free-Masons (Constitution d’Anderson), 1723.
Édition imprimée à Philadelphie par Benjamin Franklin, 1734.
Copie numérisée : http://digitalcommons.unl.edu/cgi/viewcontent.cgi…


