Il est bon de se souvenir d’une vérité souvent oubliée : la franc-maçonnerie du XVIIIᵉ siècle fut un mouvement radical. Non pas radical au sens idéologique contemporain, mais radical dans sa capacité à questionner l’ordre établi, à s’opposer aux abus de pouvoir religieux, politiques et sociaux, et à offrir à des hommes exclus du savoir une voie d’émancipation intellectuelle et morale.
Elle fut l’un des moteurs du siècle des Lumières, un espace où l’on pouvait penser librement, débattre, confronter des idées philosophiques, scientifiques et spirituelles, à l’abri des dogmes dominants.

DE LA VOCATION INITIATIQUE AU « PASSE-TEMPS ORGANISÉ »
Or, que voyons-nous aujourd’hui ?
Trop souvent, une franc-maçonnerie devenue administrative, obsédée par les grades, les fonctions, la préséance et la mécanique interne. Une maçonnerie qui se définit parfois davantage comme une organisation — voire une institution caritative — que comme une voie initiatique exigeante.
L’anecdote est révélatrice : le soir de son initiation, un ancien maître déclare à un nouvel initié :
« À partir de maintenant, tu n’auras plus besoin d’autres passe-temps. »
Phrase maladroite, car la franc-maçonnerie n’est pas un loisir. Elle est une vocation, un engagement profond qui touche à la connaissance de soi, à la transformation intérieure, à la relation à l’autre et au sens.
Dans certaines traditions continentales, notamment en Allemagne, ces dimensions sont prises avec un sérieux qui contraste fortement avec une approche plus superficielle parfois observée ailleurs.
OÙ EST PASSÉE LA SPIRITUALITÉ MAÇONNIQUE ?
Où sont aujourd’hui :
- la quête spirituelle sincère,
- le travail sur l’être,
- l’exploration du symbolisme comme chemin intérieur,
- les voyages vers l’inexpliqué, extérieur et intérieur ?
Dans de nombreuses loges, l’initiation et l’avancement semblent devenir une fin en soi : initier, passer les degrés, accéder aux fonctions… puis recommencer avec d’autres, presque mécaniquement, sous couvert d’un « progrès quotidien dans la connaissance maçonnique ».
Mais de quel progrès parle-t-on réellement ?
Qu’ont appris ces Frères ?
Comment la franc-maçonnerie a-t-elle transformé leur vie ?
Ont-ils grandi intérieurement, moralement, spirituellement ?
Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles sont essentielles.
LA FRANC-MAÇONNERIE COMME ÉCOLE DE PENSÉE, NON COMME CHAÎNE DE PRODUCTION
Il est utile de rappeler qu’aux XVIIIᵉ et début XIXᵉ siècles, la transmission maçonnique ne reposait pas principalement sur la répétition des cérémonies de grades. Comme le souligne Colin Dyer, l’enseignement se faisait par des conférences, des débats moraux et philosophiques, souvent en dehors même des tenues.
Les cérémonies n’étaient qu’un moyen, non une finalité.
Un degré n’était pas accordé pour récompenser la patience, mais pour reconnaître un travail accompli.
Aujourd’hui, les exigences imposées aux candidats à l’avancement sont souvent réduites à des questions superficielles, parfois soufflées, vidées de leur portée initiatique. Or, tout système de connaissance digne de ce nom exige étude, effort, assimilation et mise en pratique.
Pourquoi la franc-maçonnerie devrait-elle faire exception ?
DES EXEMPLES INSPIRANTS… MAIS TROP RARES
Dans certaines loges allemandes, chaque Frère junior est régulièrement chargé de préparer une planche philosophique, puis de la défendre devant les questions de l’assemblée.
Dans certaines loges françaises, un candidat à l’initiation n’est admis qu’après des mois d’entretiens approfondis portant sur ses convictions morales et philosophiques.
Ces pratiques rappellent que l’initiation n’est pas un rite expéditif, mais un processus de maturation.
LE SENTIMENT D’ABANDON DES JEUNES FRÈRES
Nombre de jeunes Frères expriment aujourd’hui une déception légitime :
degrés conférés rapidement, peu d’accompagnement, peu d’exigence, peu de travail réel. Ils s’attendaient à être mis au travail, pas simplement intégrés dans une routine.
Ce sentiment d’abandon est un signal d’alarme. Il révèle une rupture entre le discours initiatique et la réalité vécue.
RETROUVER L’ESPRIT RADICAL DES ORIGINES
La franc-maçonnerie fut radicale parce qu’elle osait exiger davantage de l’homme.
Davantage de lucidité.
Davantage de responsabilité.
Davantage de travail intérieur.
La question demeure, brûlante :
notre “avancement quotidien dans la connaissance maçonnique” est-il réel, ou n’est-il qu’une formule vidée de sens ?
Si la franc-maçonnerie ne redevient pas une école de transformation, elle risque de n’être plus qu’un décor rituel soigneusement entretenu, mais intérieurement déserté.
✍️ Réflexion inspirée des textes de Julien Rees


