On entend souvent, à demi-mot dans les couloirs du Temple, une phrase qui pique : « Les jeunes veulent tout changer ».
Et une autre, tout aussi tranchante : « Les anciens empêchent tout d’avancer ».
Deux caricatures confortables. Et pourtant, derrière elles, une réalité plus sérieuse : la franc-maçonnerie traverse un carrefour. Non pas parce que ses rituels seraient “dépassés”, mais parce que le monde autour change à une vitesse qui rend le silence suspect et l’immobilisme dangereux.
LE MALENTENDU : REFUGE OU LEVIER ?
Pour beaucoup d’anciens, la Loge est un refuge. Un lieu protégé des passions profanes, où l’on travaille l’homme, pas l’actualité.
Ils ont raison sur un point essentiel : si le Temple devient une salle de réunion militante, il perd sa spécificité, sa méthode, sa profondeur.
Mais les jeunes, eux, arrivent avec une question qui brûle :
« À quoi sert-on, si le monde se fissure et qu’on se contente d’en parler au passé ? »
Ils ne réclament pas forcément une Loge “politique”. Ils réclament une Loge vivante. Une Loge qui ose relier l’initiation à l’époque : climat, technologie, désinformation, éthique, inclusion, justice sociale… Bref, le réel.
Et là encore, ils ont raison : on ne taille pas la pierre pour la laisser dans l’atelier.

CE QUE CRAIGNENT LES ANCIENS : L’INONDATION
Quand les jeunes parlent “urgence”, certains anciens entendent “démolition”.
Pas parce qu’ils haïssent le changement, mais parce qu’ils savent une chose : le changement sans racines devient une mode. Et les modes ne bâtissent pas des cathédrales.
Ils veulent que l’évolution soit enracinée : dans les symboles, la méthode, le rituel, l’éthique du silence et de la lenteur. Leur peur n’est pas le mouvement : c’est la perte de l’essentiel.
CE QUE CRAIGNENT LES JEUNES : L’ÉVAPORATION
Les jeunes, eux, craignent une autre disparition : celle du sens.
Une Loge qui répète sans relier, qui raconte sans transmettre, qui récite sans incarner, finit par devenir un musée du sacré. On y entre, on admire… puis on s’éloigne.
Et beaucoup s’éloignent. Pas par manque de respect, mais par manque d’oxygène.
LA CLÉ : NI TOUT CHANGER, NI TOUT FIGER
La vérité, c’est que les deux camps se trompent quand ils se combattent… et ont raison quand ils se complètent.
- Les jeunes apportent l’élan, les questions neuves, l’exigence d’utilité, le refus du sommeil.
- Les anciens apportent la solidité, la mémoire, la mesure, la capacité à distinguer l’essentiel du bruyant.
Si l’un “gagne” et l’autre “perd”, c’est l’Ordre qui s’appauvrit.
Car une tradition qui ne se transforme plus devient un rite vide… et un changement qui ne respecte plus la tradition devient une agitation stérile.
AU FOND, C’EST UNE AFFAIRE DE CONFIANCE
Les anciens doivent croire que les jeunes ne viennent pas casser le Temple, mais l’empêcher de se fossiliser.
Les jeunes doivent comprendre que les anciens ne veulent pas les ralentir, mais empêcher que l’initiation devienne une simple opinion.
Et peut-être qu’un jeune Frère a trouvé la formule la plus juste :
« Au lieu de tout changer ou de tout laisser pareil, on a besoin d’une conversation honnête. »
C’est exactement cela : une conversation honnête.
Pas un duel de générations.
Une alliance.
Parce que la franc-maçonnerie n’est pas faite pour choisir entre hier et demain.
Elle est faite pour relier.
Inspiré d’un texte de Ivan Herrera Michel


