Commençons par l’évidence : “Salle des pas perdus”, c’est l’une des rares expressions françaises qui dit la vérité sans détour.
Tu y entres, tu fais des pas… et tu te demandes immédiatement où va ta vie.
Historiquement, l’expression aurait été reprise par les francs-maçons du Parlement anglais pour désigner une antichambre où les citoyens patientaient, erraient, digéraient l’angoisse, en attendant des décisions ou des dépêches. En gros : un espace d’attente + un espace de ruminage. Le Netflix de l’époque, mais sans écran et avec beaucoup plus de stress.
Et pour l’image parfaite, Charles Evaldo Boller ose le parallèle avec la “salle des soucis” de l’Oncle Picsou : tu tournes en rond… jusqu’à ce que le sol s’ouvre sous tes pieds.
Franchement ? C’est exactement l’énergie de certains soirs de tenue : on arrive motivé, et puis on réalise qu’on a oublié un truc, qu’on doit signer un registre, payer une cotisation, et qu’un frère veut “juste te parler deux minutes” (spoiler : ça dure 18).
EN LOGE : AVANT LE SACRÉ, IL Y A… LE PROFANE EN MODE “FOYER DE DISCUSSIONS”
En franc-maçonnerie, la Salle des Pas Perdus se situe avant l’atrium et le temple. C’est l’espace tampon : le sas de décompression.
On pourrait dire : la zone où le monde profane fait ses derniers tours de piste avant de rendre les clés.
C’est une salle d’attente, oui. Mais surtout un lieu où :
- on discute de tout (et parfois de rien, ce qui est aussi une discipline),
- on se regroupe par affinités (les “clans” se forment en 12 secondes),
- on se croise, on s’interrompt, on repart,
- et personne n’a un itinéraire clair (d’où le nom : pas perdus).
Ici, pas de rituel, pas d’ordre, pas de marche solennelle.
C’est le contraire d’une chorégraphie : c’est plutôt un rond-point sans panneau.

CE QUI S’Y PASSE VRAIMENT (ET CE QUE PERSONNE N’AVOUE)
Si on voulait être très honnête, la Salle des Pas Perdus, c’est le lieu où l’on fait :
1) LA GESTION ADMINISTRATIVE… VERSION “HUMAIN”
- Paiement des cotisations au frère trésorier : un moment solennel, parce qu’on réalise soudain que la spiritualité a parfois un IBAN.
- Collecte pour les œuvres : le frère hôte encaisse, note, fait un reçu. Là, on voit le côté merveilleux de la Fraternité : elle s’organise.
- Infos du secrétaire : documents, papiers en attente, “juste une petite signature”… et tu sais que c’est le début d’une aventure.
- Distribution des colliers par le maître de cérémonie (sans les porter encore). C’est un peu comme recevoir les clés d’une voiture… mais tu n’as pas le droit de démarrer.
- Signature du registre de présence : la preuve officielle que tu existes, au moins aux yeux de la loge.
- Accueil discret des visiteurs : le moment où tout le monde devient soudain très poli. Comme par magie.
- Consultation du tableau d’affichage : le “fil d’actualité” de la loge. Sauf qu’ici, on lit en silence au lieu de scroller.
2) LA SOCIALISATION… ET SES PETITS RITUELS NON ÉCRITS
Même si on te dit “ici c’est libre”, il y a une règle absolue :
l’étiquette profane, mais le respect total.
La Salle des Pas Perdus, c’est l’endroit où chacun existe “à sa manière” :
- le frère “bavard lumineux” (toujours en train de raconter quelque chose d’important),
- le frère “silencieux efficace” (il sait tout, mais parle en 7 mots),
- le frère “déjà en tenue intérieure” (calme comme un lac),
- le frère “en retard mais philosophe” (il arrive en expliquant que “le temps est un symbole”),
- le frère “j’ai oublié un truc” (il fait exactement les pas perdus).
LE MOMENT MAGIQUE : QUAND LE BRUIT SE RETIRE, COMME LA MARÉE
Et puis… ça bascule.
Le tumulte diminue.
Les voix baissent.
Les conversations se coupent naturellement (ou parce que quelqu’un a dit : “on y va” avec une gravité de fin du monde).
Progressivement, le monde profane perd son influence.
C’est exactement comme si la loge disait :
“Merci, vous avez fait vos tours de manège. Maintenant, on entre.”
Le maître de cérémonie invite les frères à passer dans l’atrium.
Le garde extérieur, déjà équipé (épée incluse), referme la porte.
Et là… le silence.
ATRIUM : QUAND LE CHAOS DEVIENT FORME
L’atrium est le vestibule du temple : une pièce de transition, généralement assez large pour accueillir les frères en formation.
Si la Salle des Pas Perdus est un espace “libre”, l’atrium est un espace ordonné.
Dans l’atrium :
- les gestes deviennent posés,
- les comportements deviennent formels,
- l’agitation cesse,
- et l’ouvrier dépose tablier et vêtements profanes, hors des regards profanes.
On passe d’un monde à l’autre.
De “ça discute, ça tourne, ça attend” à “ça se prépare, ça se place, ça se tait”.
SYMBOLIQUE : LES PAS PERDUS NE SONT PAS PERDUS
Et c’est là que le texte de Boller est fin : il montre que ces deux espaces racontent quelque chose de fondamental.
- Salle des Pas Perdus : le monde profane, ses mouvements, ses échanges, son bruit, ses affaires.
- Atrium : la mise en ordre, la préparation au sacré, l’entrée dans la règle.
Dans l’un, les actes profanes.
Dans l’autre, les actes sacrés.
Et le passage entre les deux n’est pas qu’un couloir : c’est une transformation.
En clair : la Salle des Pas Perdus, ce n’est pas “avant” la tenue.
C’est le premier degré de l’entrée : le moment où l’on quitte le dehors, même si ce n’est pas encore totalement dedans.
PETITE CLAQUE (AVEC LE SOURIRE) : LA LOGE COMMENCE AVANT LE TEMPLE
La plupart des gens pensent que “la tenue commence” quand la porte du temple se ferme.
En réalité, elle commence souvent plus tôt :
dans ces échanges apparemment anodins, dans cette agitation qui se calme, dans ce brouhaha qui se transforme en silence.
La Salle des Pas Perdus, c’est le lieu où tu arrives encore avec le monde sur les épaules…
et où tu commences à le poser, morceau par morceau.
Alors oui, on y tourne en rond.
Oui, on y fait des pas perdus.
Mais parfois, ce sont exactement ces pas-là qui te remettent dans l’axe.


