Une date “fondatrice”… parce qu’elle raconte quelque chose
Dans l’imaginaire maçonnique, le 24 juin 1717 agit comme un point d’origine : un “avant” et un “après”. Non seulement parce qu’il est associé à la Saint-Jean d’été (Saint Jean le Baptiste), mais aussi parce qu’il offre à l’Ordre une scène primitive simple, mémorisable, presque théâtrale : quelques loges, une taverne, un banquet, puis la naissance d’une autorité commune.
Or, dès qu’on passe du récit initiatique à l’histoire critique, la question surgit : cette date marque-t-elle la naissance de la Franc-maçonnerie… ou la naissance d’un mythe fondateur ?
Le récit traditionnel : quatre loges, une taverne, un Grand Maître
La version “canonique” – reprise dans de nombreuses chronologies – affirme que le 24 juin 1717, quatre loges londoniennes se réunissent à Goose and Gridiron Tavern (près de la cathédrale Saint-Paul), se constituent en “Grande Loge”, et élisent Anthony Sayer comme premier Grand Maître. Cette institution sera ensuite considérée comme la première Grande Loge au monde, ancêtre direct de United Grand Lodge of England.
Dit autrement : 1717 ne serait pas la naissance des loges (elles existaient déjà), mais la naissance d’une structure de gouvernance centralisée : la Grande Loge.
C’est d’ailleurs ainsi que l’histoire est racontée sur des sources institutionnelles : quatre loges “déjà existantes” s’unissent et inaugurent un modèle nouveau.

Le nœud du problème : où sont les preuves contemporaines de 1717 ?
Là où le débat commence, c’est sur le terrain des sources.
Plusieurs historiens et chercheurs maçonniques (notamment liés à la recherche “quatuorcoronatienne”) soulignent un point décisif : le premier récit détaillé de l’événement de 1717 apparaît tardivement, et non dans des documents contemporains (presse, procès-verbaux, correspondances datées de 1717). Dans cette lecture, la seule “preuve” narrative structurée viendrait d’un texte rédigé plus de vingt ans après.
- Le chercheur Andrew Prescott insiste sur l’absence de mention de l’histoire “1717/Goose and Gridiron” dans plusieurs publications maçonniques entre 1721 et 1738, et rappelle que le récit n’est formulé que tardivement.
- John Hamill souligne également que l’événement du 24 juin 1717 repose, dans l’état des pièces disponibles, sur un témoignage tardif (donc problématique pour l’historien).
- Même des synthèses patrimoniales notent qu’on sait finalement peu de choses sur le contenu concret de cette première assemblée.
Conséquence : 1717 peut être une date vraie comme moment de cristallisation, tout en étant historiographiquement fragile comme “acte de naissance documenté”.
Pourquoi 1717 devient-il “la” date ? Trois explications complémentaires
1) La Saint-Jean : une date symbolique parfaite
Choisir la Saint-Jean (et, en arrière-plan, le temps du solstice) donne au récit une portée rituelle : lumière maximale, saison des feux, cycles… Tout cela résonne avec une Franc-maçonnerie qui se pense comme école morale et voie symbolique.
2) Un besoin d’ordre et de visibilité dans le Londres du XVIIIᵉ siècle
Le début du XVIIIᵉ siècle voit se multiplier clubs, sociétés, cercles savants. Le passage d’un réseau de loges relativement autonomes à une autorité plus structurée correspond aussi à une logique sociale : organiser, réguler, légitimer.
3) Le rôle des “Constitutions” : fixer une identité, fabriquer une mémoire
Le texte le plus célèbre associé à cette période est celui de James Anderson, communément appelé “Constitutions d’Anderson”. Il est central parce qu’il donne à la Franc-maçonnerie un cadre (règlements, charges, récit des origines, etc.) et contribue puissamment à la diffusion du modèle anglais.
La Bibliothèque nationale de France rappelle d’ailleurs l’importance patrimoniale de ces Constitutions (1723) et de leur statut fondateur dans la mémoire maçonnique.
“Naissance de la Franc-maçonnerie” : de quoi parle-t-on exactement ?
Le malentendu vient souvent d’un glissement sémantique : naissance de la Franc-maçonnerie peut désigner plusieurs choses différentes.
A) Naissance des loges ? → Non, elles sont plus anciennes
Des loges existaient bien avant 1717 dans les îles Britanniques. En Écosse, par exemple, Lodge of Edinburgh (Mary’s Chapel) No. 1 revendique une existence au moins depuis la fin du XVIᵉ siècle et des minutes continues à partir de 1599.
Donc, si l’on parle d’ancienneté des loges et de continuité documentaire, 1717 n’est pas un “point zéro”.
B) Naissance d’une Grande Loge “moderne” ? → C’est le sens le plus solide
1717 est surtout associé à un fait institutionnel : l’émergence d’un modèle de Grande Loge centralisant, normalisant et rayonnant. C’est précisément ainsi que l’histoire est formulée dans la présentation officielle de l’histoire maçonnique anglaise.
C) Naissance d’un récit identitaire ? → Oui, et c’est décisif
Même si les preuves contemporaines sont faibles, le récit de 1717 remplit une fonction : il offre une origine commune, un cadre de mémoire, et une scène fondatrice qui fait sens pour l’Ordre. En ce sens, 1717 est peut-être moins une “naissance” au sens biologique qu’une naissance narrative : l’instant où la Franc-maçonnerie se raconte comme un corps organisé.
Alors, 1717 : fait historique ou mythe ?
La réponse la plus rigoureuse est : les deux, mais pas au même niveau.
- Fait institutionnel (niveau 1) : la tradition anglaise situe en 1717 la formation de la première Grande Loge.
- Problème historiographique (niveau 2) : la documentation contemporaine manque, et le récit détaillé apparaît tardivement, ce qui impose prudence et nuance.
- Mythe fondateur (niveau 3) : “1717” fonctionne comme une date-symbole, un repère identitaire et un outil de cohésion, indépendamment des zones grises factuelles.
En termes maçonniques, on pourrait dire que 1717 est un repère opératif : il ne dit pas tout de l’origine, mais il dit quelque chose de l’intention — organiser la fraternité, la rendre transmissible, la doter d’une forme.
Ce que ce débat change pour un franc-maçon aujourd’hui
- Distinguer histoire et légende n’affaiblit pas l’Ordre : cela évite de confondre “vérité initiatique” et “preuve documentaire”.
- Le mythe, en maçonnerie, n’est pas un mensonge : c’est une mise en forme. Il structure une mémoire et oriente un sens.
- Revenir aux sources (1723, 1738, archives, critiques) fait partie d’une démarche de rectitude intellectuelle, très “maçonnique” au fond : tailler la pierre… y compris celle des idées.


