La comparaison entre les Mystères de Mithra et la franc-maçonnerie revient souvent dans les discussions maçonniques : mêmes mots-clés (“initiation”, “fraternité”, “rites”, “symboles”, “secret”), même atmosphère de progression intérieure, parfois même une esthétique commune (la grotte, la lumière, le repas partagé).
Mais que reste-t-il de solide quand on quitte l’imaginaire pour regarder l’histoire et les sources ? L’intérêt du sujet est justement là : distinguer la résonance (réelle) de la filiation (hautement improbable).
QUI ÉTAIT MITHRA… ET QU’EST-CE QUE LE MITHRAÏSME ROMAIN ?
“Mithra” renvoie d’abord à un dieu indo-iranien ancien. Mais le mithraïsme romain (celui des “Mystères de Mithras”) n’est pas un simple copier-coller oriental : la recherche considère majoritairement qu’il s’agit d’une création/évolution dans le monde gréco-romain, intégrant certains motifs “perses” mais recomposés dans un cadre romain.
Ce culte se développe surtout entre les IIe et IIIe siècles de notre ère, avant de disparaître avec la christianisation de l’Empire.

COMMENT FONCTIONNAIENT LES “MYSTÈRES DE MITHRAS” ?
Des sanctuaires-grottes : les mithraea
Le culte se pratiquait dans des sanctuaires souvent conçus comme des cavités (réelles ou reconstituées), de taille limitée, impliquant des cérémonies à la lumière artificielle.
Cette “grotte” a aussi été interprétée, dans certains textes antiques et commentaires philosophiques (notamment autour de Porphyre), comme image du cosmos : un espace où l’on passe de l’ombre à une compréhension ordonnée du monde.
Un système de grades
Les sources mentionnent sept grades, généralement nommés (selon les formes latines) : corax, nymphus, miles, leo, Perses, heliodromus, pater.
La documentation archéologique (notamment à Ostie) et les études modernes discutent encore la question : ces grades furent-ils un parcours initiatique “pour tous”, une hiérarchie sacerdotale, ou les deux selon les lieux et les époques ?
Un imaginaire central : la tauroctonie
L’image la plus célèbre est la mise à mort du taureau par Mithras (tauroctonie), omniprésente en relief ou fresque, au fond du sanctuaire.
POURQUOI LES FRANCS-MAÇONS S’INTÉRESSENT-ILS À MITHRA ?
1) Parce que “mystères” et initiation parlent le même langage
Même si les contenus diffèrent, le vocabulaire de l’initiation (passage, épreuves, progression, transformation) crée une proximité intuitive. Des auteurs ont aussi montré que la franc-maçonnerie moderne a longtemps aimé se représenter comme héritière d’une “longue tradition initiatique”, quitte à confondre parfois filiation historique et parenté d’imaginaire.
2) Parce qu’il existe de vraies résonances anthropologiques
Dans beaucoup de civilisations, on retrouve :
- un chemin de progression en étapes,
- une dramaturgie symbolique (ombre/lumière, mort/renaissance, chaos/ordre),
- une fraternité structurée,
- un espace séparé du monde profane.
La ressemblance peut relever d’une “convergence” : des formes comparables répondent à des besoins humains comparables, sans transmission directe.
CE QUI RESSEMBLE… ET CE QUI DIFFÈRE
Résonances souvent relevées (sans “preuve” de filiation)
- Le lieu fermé : le mithraeum comme espace séparé, comme le temple symbolique.
- La progression : l’idée que l’homme s’élève par degrés (chez Mithra, parfois pensée comme un passage à travers les sphères).
- Le repas fraternel : attesté côté mithraïque et structurant la sociabilité du groupe (avec, là encore, des différences fortes de sens).
- Le cosmos comme lecture du monde : grotte/cosmos, symbolisme du ciel, des astres, de l’itinéraire de l’âme.
Différences majeures
- Nature religieuse vs démarche initiatique moderne : le mithraïsme est un culte religieux antique ; la franc-maçonnerie est une fraternité initiatique née à l’époque moderne (avec des formes diverses selon obédiences/rites).
- Chronologie : environ douze siècles séparent la disparition du mithraïsme et l’essor de la maçonnerie spéculative moderne — un trou historique difficile à combler autrement que par des hypothèses fragiles.
- Transmission improbable : même si des vestiges mithriaques sont connus depuis la Renaissance, l’étude scientifique et la redécouverte massive des mithraea sont surtout tardives (XIXe siècle), trop tard pour expliquer la formation de la maçonnerie des XVIIe–XVIIIe siècles.
ALORS : INFLUENCE OU SIMPLE MIROIR ?
Ce qu’on peut dire avec prudence :
- Une filiation directe “Mithra → Maçonnerie” n’est pas étayée par des chaînes documentaires continues.
- En revanche, il existe une histoire des idées : l’Europe savante et ésotérisante a beaucoup fantasmé les “mystères antiques” (Éleusis, Égypte, Mithra, etc.), et cet imaginaire a pu nourrir certains discours, interprétations et reconstructions symboliques autour de l’initiation.
Autrement dit : la ressemblance est surtout symbolique, parfois psychologique et culturelle ; l’influence, quand elle existe, est plutôt indirecte (par la manière dont l’Occident moderne s’est raconté l’Antiquité), plus que par transmission rituelle.
CE QUE PEUT EN RETIRER UN FRANC-MAÇON AUJOURD’HUI
Aborder Mithra en maçonnerie peut être fécond si l’on garde une boussole :
- Lire Mithra comme un miroir : non pas “nos ancêtres”, mais un autre langage initiatique de l’Antiquité.
- Travailler les archétypes : grotte/cosmos, ascension, fraternité, épreuve, repas, lumière.
- Rester sobre historiquement : ne pas confondre symbolisme universel et “preuve” d’origine.
C’est souvent là que le sujet devient vraiment maçonnique : apprendre à tenir ensemble la puissance du symbole et l’exigence du vrai.


