Il existe un moment précis où l’on comprend que le monde profane n’est jamais très loin : c’est quand, en pleine fraternité, quelqu’un vous glisse un “au passage, tu fais quoi dans la vie ?” avec le même ton que “tu connais un bon notaire ?”.
Et là, vous sentez la bascule. Le Temple n’est plus un Temple. C’est un salon.
Et l’Art Royal se met à ressembler dangereusement à LinkedIn en tablier.

1) LE MALENTENDU : “FRATERNITÉ” NE VEUT PAS DIRE “CARNET D’ADRESSES”
Qu’on soit clair : dans une loge, on rencontre des personnes. Donc oui, il se crée des affinités, de la confiance, parfois des amitiés. C’est normal. C’est même beau.
Mais il y a une différence entre :
- bénéficier naturellement d’un tissu fraternel,
- et venir optimiser son réseau comme on optimise un tunnel de vente.
La fraternité, ce n’est pas “je t’apprécie parce que tu es utile”.
C’est “je te respecte parce que tu es un humain, même quand tu ne me sers à rien”.
2) LE PROFIL TYPE : LE FRÈRE “BUSINESS DEVELOPMENT”
On le reconnaît vite. Il a trois talents :
- Il parle très peu de symbolisme, mais beaucoup de synergies.
- Il dit “je ne mélange pas” tout en mélangeant tout.
- Il a un don rare : transformer une agape en speed networking.
Sa phrase préférée :
“On n’est pas là pour faire des affaires… mais si jamais tu as besoin…”
Le “si jamais” est généralement suivi d’un devis mental.
3) LA PLANCHE “INSPIRANTE” QUI SENT LA PLAQUETTE COMMERCIALE
Le réseau-maçon-qui-ne-dit-pas-son-nom a aussi son esthétique :
des planches “sur l’éthique” où l’on apprend surtout que l’auteur est “entrepreneur”, “coach”, “conférencier”, “auteur”, “visionnaire”, et humble par-dessus tout.
On ne parle pas de la pierre brute : on parle du personal branding.
On ne cherche pas la Lumière : on cherche des leads.
4) LE VRAI PROBLÈME : ÇA POLLUE LA CONFIANCE
Le danger n’est pas que des frères fassent des métiers. Le danger, c’est que la relation fraternelle devienne suspecte.
Quand le réseau prend le dessus, tout se met à grincer :
- un conseil devient une stratégie,
- une attention devient une prospection,
- une écoute devient un placement.
Et alors, la loge perd quelque chose de précieux : le droit d’être un lieu où l’on peut baisser la garde.
5) “MAIS ON S’ENTRAIDE, NON ?” OUI. MAIS PAS COMME ÇA.
Il faut distinguer l’entraide fraternelle de l’exploitation relationnelle.
L’entraide, c’est :
- recommander quelqu’un parce qu’on lui fait confiance,
- soutenir un frère dans une difficulté réelle,
- aider sans attendre un retour.
Le réseautage, c’est :
- être aimable pour créer une dette implicite,
- rendre service pour “activer un contact”,
- confondre la chaîne d’union avec une chaîne de valeur.
On peut s’entraider sans transformer la loge en incubateur.
6) LA RÈGLE D’OR (TRÈS SIMPLE, TRÈS EFFICACE)
Si vous ne parleriez pas de votre offre dans une cérémonie, n’en parlez pas par la bande pendant les agapes.
Et si vous avez besoin de “placer” votre activité pour exister, c’est peut-être que votre travail maçonnique a un souci : il ne vous transforme pas assez pour vous rendre intéressant autrement que par votre carte de visite.
7) CHUTE : L’ART ROYAL N’EST PAS UN PLAN DE CARRIÈRE
La franc-maçonnerie propose un chemin pour devenir plus juste, plus lucide, plus humain. Ce n’est pas un accélérateur de réputation.
Si certains cherchent des contacts, qu’ils aillent sur LinkedIn : c’est fait pour. Là-bas, au moins, tout le monde sait à quoi s’attendre.
Mais en loge, le “réseau” devrait être un effet secondaire de la fraternité, jamais son objectif. Sinon, on ne taille plus la pierre brute : on la polit pour la vitrine.
Et franchement, si l’Art Royal devait se résumer à “qui peut me recommander un bon comptable”, ce serait le seul secret initiatique vraiment embarrassant.


