Il existe une question simple, presque brutale, qui devrait hanter nos colonnes : venons-nous en Loge pour travailler ou pour nous retrouver ? La fraternité est un ciment. Mais lorsqu’elle devient l’objectif principal, la Loge glisse vers autre chose : un cercle convivial, un réseau, parfois un “club de services”. Et l’initiatique se dissout dans la routine.
Beaucoup de Frères le sentent : les tenues s’enchaînent, l’ordre du jour se ressemble, les planches sont inégales, les échanges se fatiguent. Les calendriers, quand ils existent, ressemblent davantage à une suite de dates qu’à un parcours. Or une Loge n’est pas un agenda : c’est une école.
Quand la Loge perd sa boussole
Le symptôme le plus visible, c’est l’improvisation. On prépare au dernier moment, on confond l’exactitude rituelle avec le sens, on corrige des détails sans transmettre l’essentiel. Et, plus grave, la fonction d’instruction devient secondaire. Des offices qui devraient être les gardiens de la transmission se réduisent parfois à une marche vers la fonction suivante. On ambitionne le titre, on oublie la mission. Résultat : Apprentis et Compagnons laissés seuls, sans méthode, sans commentaires, sans pistes de lecture.

Des planches qui ne nourrissent plus
Une Loge vit de la qualité de son travail. Quand les planches deviennent des textes sans sources, sans problématique, sans colonne vertébrale, elles cessent d’éclairer. Elles remplissent un temps, mais ne construisent rien. Et quand le travail faiblit, un autre centre de gravité s’impose : l’après. L’agape, la convivialité, les habitudes. Rien de condamnable en soi — jusqu’au moment où certains soupirent dès qu’un point sérieux s’ajoute à l’ordre du jour, par peur que cela “retarde le verre”. Là, la bascule est déjà faite.
La conséquence : le décrochage
Le phénomène est silencieux : baisse de présence, lassitude, départs. Beaucoup entrent aujourd’hui avec une culture préalable et espèrent compléter, structurer, approfondir. Face à une Loge qui n’organise ni progression ni exigence, ils se découragent. Et ils partent avec une idée déformée : celle d’une franc-maçonnerie réduite à la sociabilité.
Oui, la sélection des candidats compte. Mais que vaut-elle si la Loge elle-même ne porte plus les valeurs qu’elle prétend transmettre ? Un atelier habitué à la facilité recrutera à son image. Et la spirale s’entretient : moins de travail, donc moins d’exigence, donc moins d’initiatique.
Revenir à l’essentiel : une école d’initiation
Il faut le rappeler sans détour : la franc-maçonnerie est d’abord une école. Une école où l’on apprend par symboles, par rituels, par étude, par mise en pratique des vertus. Chaque degré n’est pas un diplôme : c’est un engagement à se perfectionner. La réforme nécessaire n’est pas d’abord institutionnelle : elle est pédagogique, morale, intérieure. Elle commence par une décision simple : replacer l’instruction au centre.
Quelques gestes concrets pour sortir de la routine
- Un calendrier annuel de travail (thèmes, fils directeurs, progression).
- Un temps d’instruction à chaque tenue, même bref, mais systématique.
- Des lectures recommandées aux Apprentis et Compagnons, avec un suivi réel.
- Une exigence minimale pour les planches (problématique, sources, articulation).
- Des offices vécus comme services, pas comme marches honorifiques.
- Une agape à sa juste place : prolongement fraternel, non substitut au travail.
Une conclusion qui nous regarde
Il est tentant d’accuser “l’époque” ou “les autres”. Mais la vérité maçonnique est plus exigeante : la Loge, c’est nous. Nous avons tous à nous défaire de la vanité, de l’ambition des décors, du confort des habitudes. Au fond, une seule question suffit : quel est ton but ici ? Si la réponse est claire, la Loge redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un lieu où l’on travaille, où l’on s’élève, et où la fraternité n’est pas un refuge, mais une force de transformation.
J.M


