À Santa Cruz de Tenerife (Îles Canaries), un bâtiment maçonnique emblématique revient au premier plan de l’actualité mémorielle espagnole. Le gouvernement a officiellement lancé la procédure visant à reconnaître le temple maçonnique de la rue San Lucas comme Lieu de Mémoire Démocratique, une démarche à la fois symbolique et politique pour réparer une page longtemps déformée par la propagande franquiste.
Un temple maçonnique majeur, frappé dès les premières heures du coup d’État de 1936
Inauguré en 1920 pour l’usage de la loge Añaza, le temple de Santa Cruz de Tenerife fut considéré comme l’un des plus grands centres maçonniques d’Espagne avant la guerre civile. Selon les éléments repris par la presse espagnole, il est pris d’assaut dès les premières heures du coup d’État de 1936 : des groupes paramilitaires s’emparent des lieux et confisquent les archives.
Très vite, l’occupation s’accompagne d’une mise en scène destinée à frapper les esprits. Une note apposée sur la façade invite la population à « visiter » le temple comme une curiosité, afin de nourrir l’idée de prétendus « desseins obscurs » de la franc-maçonnerie. Cette entreprise alimente des rumeurs délirantes — jusqu’à l’évocation de « sacrifices d’enfants » ou de « rituels de sorcellerie » — que le gouvernement espagnol conteste explicitement : pour les autorités, l’histoire réelle du lieu renvoie plutôt à la répression et à un usage ultérieur marqué par les interrogatoires et la torture.

Le BOE ouvre une procédure de classement : mémoire et réparation
Le Journal officiel de l’État espagnol (BOE) a publié l’acte lançant la procédure de classement du bâtiment comme lieu de mémoire démocratique. L’objectif affiché est double : reconnaître la portée historique du temple et engager une démarche de réparation face aux dommages, matériels et symboliques, causés par la dictature et sa propagande.
Cette reconnaissance s’inscrit dans une logique plus large de politique publique de mémoire, visant à documenter les mécanismes de persécution : au-delà des forces de gauche ou des mouvements nationalistes, la répression franquiste a également visé tout ce qui n’était pas strictement conforme au modèle « exclusivement catholique » promu par le régime, dont la franc-maçonnerie fut une cible centrale.
Un protocole État–Ville pour renforcer les politiques mémorielles locales
Au même moment, le ministre espagnol de la Politique territoriale et de la Mémoire démocratique, Ángel Víctor Torres, a signé un protocole de collaboration avec la mairie de Santa Cruz de Tenerife. L’ambition est de structurer des actions de mémoire au niveau local et de donner au temple un statut public clair, non plus comme objet de fantasmes, mais comme témoin d’un basculement historique.
La municipalité insiste, elle aussi, sur la portée patrimoniale et symbolique de l’édifice : un lieu longtemps silencieux, menacé de ruine, qui « parle » à nouveau pour éclairer une part essentielle de l’histoire commune.
Un bâtiment à forte identité symbolique et architecturale
Le temple maçonnique de Santa Cruz de Tenerife est également remarquable par son esthétique : la façade présente un vocabulaire néo-égyptien, avec des éléments sculptés imposants et une iconographie symbolique immédiatement identifiable. Des colonnes, des figures à l’entrée et la référence à l’« œil » accentuent le caractère singulier du lieu. Une nouvelle plaque commémorative pourrait prochainement accompagner cette reconnaissance officielle.
Pourquoi ce sujet concerne directement la franc-maçonnerie
Au-delà de l’actualité espagnole, cette affaire met en lumière trois enjeux majeurs pour l’histoire maçonnique :
- La fabrication des mythes antimaçonniques
La séquence de 1936 illustre comment la propagande peut instrumentaliser un lieu et produire une peur collective à partir d’accusations fantasmatique. - La mémoire de la persécution
La reconnaissance institutionnelle rappelle que la franc-maçonnerie a été visée comme cible politique et morale, avec des conséquences concrètes : saisies, interdictions, humiliations publiques, répression. - Le rôle civique et éducatif des loges
Le texte rappelle qu’avant 1936, le bâtiment a porté des activités de sociabilité, de pensée et d’éducation laïque — précisément ce qui a été combattu par le régime.
Le lancement de la procédure de classement du temple maçonnique de Santa Cruz de Tenerife comme Lieu de Mémoire Démocratique marque une étape importante : il s’agit de sortir ce lieu du registre du fantasme et de la caricature, pour le replacer dans l’histoire réelle — celle d’un espace civique devenu, par la force, un instrument de propagande et de répression. Une démarche qui, pour le monde maçonnique, résonne comme un rappel : la liberté de conscience et la transmission du savoir ont souvent un prix lorsque s’installent les régimes de peur.
Source : article d’El País (Espagne) – 9 janvier 2026.


