L’édito d’octobre 2008, « Mon Frère – mon ami » (Jacques Tornay), touche un point sensible de la vie maçonnique : cette zone floue où l’on ne sait plus très bien si l’on parle d’amitié ou de fraternité. En Loge, les deux notions se frôlent, parfois se confondent, mais elles ne se recouvrent pas. Et c’est précisément parce qu’on les confond que naissent des déceptions.
Dire « mon Frère » n’équivaut pas à dire « mon ami ». Ce n’est pas moins, ce n’est pas plus : c’est autre chose.
La fraternité : un devoir, pas une affinité
La fraternité maçonnique repose sur une reconnaissance et une obligation morale. On ne choisit pas “tous” ses Frères et Sœurs comme on choisit ses proches. On entre dans une famille symbolique : des idéaux communs, un langage partagé, un engagement de soutien.
Et cette fraternité ne devrait pas être un badge identitaire, mais un réflexe d’action. Elle n’a de valeur que lorsqu’elle s’exprime par des gestes concrets : secours, écoute, présence, protection de la dignité. Tornay le rappelle avec justesse : une fraternité qui s’arrête au “club” maçonnique n’est qu’une caricature. La fraternité vraie déborde la Loge : elle s’exerce aussi envers tout être humain qui requiert une aide juste.
En ce sens, la fraternité ne dépend pas du “feeling”. Elle dépend du principe.

L’amitié : une rareté, construite dans l’épreuve
L’amitié, elle, relève d’un autre registre : elle est intime, élective, exigeante. On choisit ses amis parce qu’on se reconnaît en eux, parce qu’on a traversé quelque chose ensemble, parce qu’une confiance s’est bâtie dans le temps.
Les “vrais” amis sont peu nombreux : ceux à qui l’on peut se livrer sans crainte, ceux dont la présence nous élève, ceux dont la loyauté a déjà été éprouvée. L’amitié n’est pas un devoir : c’est une rencontre.
Et c’est là que la Loge devient un terrain paradoxal. L’initiation est une expérience commune ; elle devrait, en théorie, faciliter des liens profonds. Mais l’expérience montre qu’une initiation identique ne produit pas automatiquement une amitié. Elle crée une proximité, pas forcément une intimité. Une fraternité, pas nécessairement une complicité.
Peut-on être Frère/Sœur et ami(e) ?
Oui. Et c’est même l’un des bonheurs de la voie : quand la fraternité devient amitié, la Loge cesse d’être un cadre, elle devient un foyer.
Mais il faut une condition : ne pas exiger l’amitié comme un dû. Car c’est là que les illusions commencent. Beaucoup souffrent en Loge parce qu’ils attendent de la fraternité ce que seule l’amitié peut offrir : la chaleur, la disponibilité totale, la connivence, la préférence.
Or la fraternité n’est pas la promesse d’être “aimé”. Elle est la promesse de ne pas être abandonné injustement, de ne pas être humilié, d’être considéré comme un égal en dignité, d’être aidé quand il le faut. C’est déjà immense.
« Un Frère n’est pas nécessairement un ami »
C’est vrai. Et le reconnaître n’est pas cynique : c’est sain.
Un Frère peut être quelqu’un avec qui l’on travaille, sans être quelqu’un à qui l’on se confie. On peut respecter profondément un Frère sans l’inviter dans sa vie privée. On peut soutenir un Frère en difficulté sans éprouver d’affinité particulière. Cela n’enlève rien à la fraternité : au contraire, cela l’épure.
La fraternité est un lien de responsabilité.
L’amitié est un lien de choix.
Les ennemis communs : les “métaux”
Tornay pointe enfin un danger classique : lorsque l’argent, l’intérêt, la sensualité, les arrangements profanes contaminent la relation, l’amitié comme la fraternité se dégradent. On ne perd pas un Frère ou un ami par divergence d’idées ; on les perd souvent par confusion de plans, par compromission, par petits calculs qui finissent par brouiller la vision.
C’est pourquoi il faut connaître la valeur de ces deux liens pour ne pas les brader : ni vendre l’amitié à la première connivence, ni transformer la fraternité en slogan creux.
En Loge, la vraie question
Au fond, la question n’est pas : « mon Frère est-il mon ami ? »
La question est : suis-je un Frère fiable, même quand je ne suis pas “ami” ?
Car la fraternité commence précisément là : dans la capacité à rester juste, digne, fraternel et constant, même en l’absence d’affinité. Et si l’amitié naît ensuite, elle ne sera pas une illusion… mais un fruit.


