Vous avez marché vers l’Orient avec une intensité que seuls ceux qui l’ont vécu peuvent comprendre. Pendant des mois, tout s’est organisé autour de la Loge : ordres du jour, budgets, agendas, équilibres humains, imprévus à gérer, décisions à assumer. Vous avez porté le maillet, tenu la barre, et, souvent, tenu aussi les Frères. Puis l’année s’achève. Le maillet change de main. Et, sans bruit, commence une phase dont on parle peu : la vie après l’Orient.
Au début, c’est presque agréable. Vous assistez aux tenues sans la pression de préparer, arbitrer, relancer. Vous respirez. Vous observez. Vous goûtez ce sentiment rare d’être “simplement” présent. Le tablier d’Ancien Vénérable Maître a même quelque chose de confortable : il signifie que vous avez servi. Mais il signifie aussi autre chose, plus discret : vous n’êtes plus indispensable.

Et c’est là que surgit ce que beaucoup ressentent sans oser le nommer : le vide. La Loge continue. Les débats se font. Les projets avancent. Parfois différemment de ce que vous auriez fait. Parfois moins bien, parfois mieux. Mais sans vous. Vous passez, en quelques semaines, de la centralité à une forme d’invisibilité. Vous n’êtes plus “le” Vénérable, vous êtes un Ancien parmi d’autres, parfois le dernier arrivé dans la longue liste. Cette transition peut être douce… ou brutale.
Pour certains, ce basculement déclenche un retrait progressif. Une tenue manquée, puis deux, puis l’habitude de ne plus venir. On finit par se demander ce qu’ils deviennent. La raison est souvent simple : ils n’ont pas trouvé leur place “après”. Car la question n’est pas tant “qu’ai-je été ?” que “où vais-je maintenant ?”. L’Orient n’est pas un sommet, c’est un service. Et l’initiation n’est pas un statut, c’est une continuité.
La meilleure préparation à l’Orient est peut-être, paradoxalement, de préparer l’après. Une Loge a toujours besoin d’hommes et de femmes capables de transmettre sans diriger : mentorat des Apprentis, instruction, accompagnement des nouveaux, mémoire de l’atelier, hospitalité, projets, solidarité. Les Rites, les chapitres, les commissions, les œuvres, offrent aussi des espaces où l’expérience compte plus que le titre. Et parfois, la tâche la plus précieuse consiste simplement à être là : stable, fraternel, attentif, sans occuper toute la place.
Le véritable défi de l’Ancien Vénérable Maître n’est pas d’avoir porté le maillet. C’est de rester franc-maçon après l’avoir rendu. Rester présent sans peser. Conseiller sans imposer. Transmettre sans dominer. Servir sans chercher à briller. Traverser ce “trou noir” sans s’y perdre, c’est découvrir une autre forme de travail : plus humble, plus intérieure, mais tout aussi nécessaire à la Loge. Et si, au fond, l’après-Orient était une initiation supplémentaire : celle de la juste place ?
Librement inspiré d’un texte de Steve HarrisonT – Loge des Découvertes, nº 9409 ( UGLE ) – Ex Libris Lodge, nº 3765 ( UGLE )


